«Moi-même, qui ne le connaissais pas, je dois avouer que lorsque je l'ai aperçu à la première audience, malgré l'enthousiasme de nos amis, malgré l'espoir insensé que j'avais triomphalement clamé, le matin même, dans le Semeur, j'ai reçu à ce moment-là, l'avertissement intime de la défaite, un je ne sais quoi, le petit ressort qui casse net... Je l'ai caché, même à vous. Mais je puis dire que ce jour-là, j'ai senti tout à coup, avec une certitude indiscutable, que l'Affaire était perdue, mal perdue, et qu'elle ne laisserait, au fond de toutes ces âmes enflammées par elle, qu'un peu de cendre nauséabonde.
«Cette amère inquiétude ne me quitte plus.
«Vous avez bien fait de partir. Votre place n'était pas ici, dans le tumulte.
«Nous sommes à la limite de notre résistance. Songez que pour beaucoup d'entre nous c'est le second été torride, sans trêve, dans la sombre hantise de ce drame! Songez à ces journées d'attention exaspérée, dans l'atmosphère irrespirable de la salle du Conseil, où tant de témoignages suent le parti-pris et la haine! Et les soirées, pires que les jours, dans les rues, dans les cafés, pour éviter l'étouffement de la chambre d'hôtel où l'on ne peut plus dormir, des soirées—presque des nuits—à discutailler sans fin, à pointer pour la centième fois les chances de victoire ou de défaite! Si nous avons pu résister jusqu'à présent, c'est que la certitude de notre bon droit nous servait d'armature... Mais voici encore une étape douloureuse, et le repos n'est pas au bout! Combien nous en reste-t-il à franchir?
«C'est bien dur de voir notre pays, si beau, dans une pareille déchéance intellectuelle et morale! Penser qu'il y a, en ce moment, une révolte de la conscience universelle, et que la conscience française, pour la première fois depuis des siècles, n'en est pas!
«Au revoir, mon grand ami.
«Voulez-vous dire à Breil-Zoeger, que s'il a envie de revenir ici, Harbaroux propose de le remplacer à la direction du Semeur?
Barois.»
«J'apprends ce soir que Labori compte faire une démarche personnelle auprès du Kaiser, pour obtenir avant la fin des débats une dernière déclaration impériale de l'innocence de Dreyfus.
«A quoi bon? Il est déjà trop tard...»