«Si l'opinion avait pû être retournée, elle l'eût été l'autre jour, le lendemain de votre départ, par l'attitude de Casimir-Perier, l'homme de France qui sait le mieux si oui ou non le Kaiser s'est trouvé mêlé à l'Affaire, et qui, fort de son passé intègre, est venu répéter de sa voix loyale, les yeux dans les yeux du colonel-président:
«Vous me demandez de dire la vérité, toute la vérité; je l'ai juré, je la dirai, sans réticences et sans réserves. Quoi que j'aie déjà dit dans le passé, on persiste à croire ou à dire,—ce qui, malheureusement, n'est pas toujours la même chose—que je connais seul des incidents ou des faits qui pourraient faire la lumière, et que je n'ai pas jusqu'ici dit tout ce que la justice a intérêt à connaître. C'est faux... Je ne veux sortir de cette enceinte, qu'en y laissant l'inébranlable conviction que je ne sais rien qui doive être tu, et que j'ai dit tout ce que je sais!»
«Je ne mets pas en doute la bonne foi des juges du Conseil de Guerre. Je les crois aussi impartiaux qu'ils peuvent être.
«Mais ce sont des soldats.
«Comme toute l'armée, ils sont tenus par leurs journaux dans une ignorance absolue de ce qu'est réellement l'Affaire. On a posé devant eux la question, avec un raccourci criminel: la culpabilité de Dreyfus ou bien l'infamie de l'État-Major: voilà dans quel dilemme imbécile on a enfermé ces officiers.
«Si encore ils étaient soustraits à toute influence, seuls avec leur conscience et les faits! Mais non: ils continuent, chaque soir, après les débats, à vivre dans le milieu où la trahison de l'accusé est un axiome invulnérable.
«Je ne dis pas qu'ils soient d'avance inclinés à trouver Dreyfus coupable; mais je puis affirmer dès aujourd'hui, qu'ils voteront la culpabilité. Et il n'en peut être autrement pour ces hommes dont la personnalité humaine ne se dégage plus du revêtement professionnel; dont les vingt-cinq ans d'uniforme sont collés à la peau; qui, depuis un quart de siècle, sont façonnés par la discipline, imprégnés du sentiment hiérarchique, fanatiques de cette armée dont l'emblème vivant est là, dans la personne de ses chefs qui comparaissent devant eux. Comment pourraient-ils se prononcer en faveur du juif, contre l'État-Major? Le voudraient-ils, par instants, au fond de leurs consciences troublées, que, physiquement, ils ne le pourraient pas. Et peut-on leur en faire reproche?
«D'ailleurs je dois convenir que l'attitude de l'accusé n'a rien qui puisse contrebalancer le prestige des uniformes. Il a déçu la plupart même de ses amis. A tort, selon moi. Depuis quatre ans, nous nous battons pour des idées; mais en somme, c'est lui qui les représente: et nous nous étions tous fait, en nous-mêmes, une image arbitraire, mais précise, de cet inconnu. Il débarque: et, ainsi que nous aurions dû nous y attendre, la réalité ne coïncide pas avec notre imagination.
«Beaucoup d'entre nous ne le lui ont pas pardonné.
«C'est un homme simple, dont l'énergie naturelle est tout intérieure. Il arrive, affaibli par la séquestration, par les émotions inouïes qu'il a supportées; il est malade, il grelotte de fièvre, il digère à peine un peu de lait. Comment serait-il au diapason de cet auditoire forcené, dont les trois quarts le haïssent comme un malfaiteur public, et dont l'autre quart l'adore comme un symbole? Ce rôle écrasant n'est-il pas au-dessus des forces humaines? Il n'a plus la vigueur de hurler furieusement son innocence, comme il faisait dans la cour de l'Ecole Militaire. Le peu d'énergie qui lui reste, il l'emploie, non pas contre les autres, mais contre lui-même: à ne pas se laisser abattre, à paraître un homme; il ne veut pas qu'on l'ait vu pleurer.
«C'est une conception dont la grandeur héroïque, ingrate, échappe à l'esthétique populaire. Il aurait peut-être conquis la foule par une attitude plus théâtrale: mais cet empire qu'il garde au prix d'un dur effort, est taxé d'indifférence, et ceux qui se démènent pour lui depuis quatre ans, lui en font un grief.