JEAN (avec vivacité).—Qu'y puis-je? Je vous assure que je voudrais bien ne pas en être obsédé comme je le suis!

Il va et vient, les mains aux poches, secouant la tête comme s'il poursuivait intérieurement la discussion. Son visage énergique s'est encore durci: une émotion concentrée plisse le front et donne à la bouche un pli perplexe et têtu.

JEAN.—Tenez, mon cher, vous parliez tout à l'heure de mon père... Il y a une chose qui m'a toujours confusément choqué, même enfant: c'est qu'on puisse, au nom de la religion, condamner un homme comme lui, uniquement parce qu'il ne fait pas ses pâques, et ne met jamais le pied dans une église! Là-bas, à Buis, on le jugeait très sévèrement...

SCHERTZ.—Parce qu'on ne le comprenait pas.

JEAN (interloqué).—Mais vous-même, en tant que prêtre, vous êtes bien obligé de le condamner aussi?

Geste réservé de Schertz.

JEAN (avec passion).—Quant à moi, je m'y suis toujours refusé, d'instinct! Une existence comme celle de mon père, c'est une aspiration ininterrompue vers ce qui est noble et grand. Et on pourrait la flétrir,—et on devrait la flétrir—au nom de Dieu? Non, non... Des vies comme la sienne, vous savez, c'est autre chose, c'est au-dessus... (Il fait quelques pas et regarde l'abbé avec angoisse. Sur un ton morne). Et puis, le terrible, mon cher, c'est quand on réfléchit posément à ceci: Un homme comme mon père ne croit pas... Des hommes comme lui ne croyent pas... Ce ne sont pas des sauvages, pourtant? Ils ont connu notre religion, ils l'ont même pratiquée, avec ferveur. Pourtant, un jour, délibérément, ils l'ont rejetée!... Hein? On se dit: «Je crois, et eux, ils ne croyent pas... Lequel a raison?» Et malgré soi, on ajoute: «C'est à voir...» De ce jour-là, on a perdu le repos! «C'est à voir...», voilà le seuil maudit, voilà la formule liminaire de l'athéisme!

SCHERTZ (gravement).—Ah, pardon... Vous abordez là un malentendu capital! De tels hommes n'acceptent pas le culte actuel de l'Église... Mais soyez certain que la force qui les fait grands est de même nature, exactement, que celle du meilleur prêtre, du meilleur!

JEAN.—Il y a donc deux façons d'être chrétiens?

SCHERTZ (poussé plus loin qu'il ne voudrait).—Cela est possible.