... Mes chers amis,

Vous êtes ici deux ou trois mille ... vous n'avez pas hésité à abandonner vos occupations du dimanche pour entendre parler de l'Avenir de l'incroyance. A ce seul titre, vous êtes accourus.

Symptôme caractéristique, et combien émouvant!

Tous les peuples civilisés subissent actuellement la même crise religieuse: dans tous les coins du monde où la culture, où la pensée ont quelque autorité, un même mouvement soulève la conscience humaine, un même courant de réflexion et d'incrédulité rejette les fables des églises, un même geste d'affranchissement repousse la tutelle dogmatique de tous les dieux. La France qui, par son équilibre intellectuel, son appétit de liberté, son besoin de vérification positive, est, depuis deux cents ans, le véritable foyer de la libre-pensée dans le monde, semble avoir donné le signal de cet ébranlement. L'Italie, l'Espagne, l'Amérique du Sud, tous les pays latins où dominait le catholicisme, ont suivi son exemple. Une transformation parallèle travaille les pays protestants, l'Angleterre, l'Amérique du Nord, le sud de l'Afrique. Et ce mouvement est si général qu'il atteint, dès aujourd'hui, les centres instruits de l'Islam et du Bouddhisme, les parties civilisées de l'Afrique, de l'Inde, le Japon tout entier. Partout les églises ont dû renoncer à ce pouvoir civil qu'elles avaient exercé pendant de longs siècles et qui renforçait habilement leur puissance. Elles se sont vu retirer un à un leurs privilèges, et exclure impitoyablement du domaine temporel. En fait, il n'y a pour ainsi dire plus de religions nationales; partout, l'Etat est laïc, et il affirme sa neutralité entre les croyances dont il tolère les cultes.

Cet immense assaut de la pensée contre le bloc des religions est trop complexe pour être étudié en détail: mais j'ai voulu vous rappeler qu'il est universel, afin que vous ne fussiez pas tentés de considérer l'évolution irreligieuse de notre pays comme un événement local et sans retentissement; il est étroitement lié au frémissement parallèle de tous les peuples.

Il s'arrête.
Il avait devant lui une agglomération d'hommes, de jeunes gens, de femmes; c'est maintenant un auditoire. La synthèse est faite. Ses yeux, sa voix, sa pensée, sont maintenant en contact direct avec une masse uniforme, une seule et riche sensibilité, dont la sienne n'est plus distincte, mais forme l'élément central et moteur.

L'Église catholique, qui se prétend au-dessus de toute loi humaine, ne s'est pas laissé assujettir au droit commun sans une vive résistance. Elle a dû capituler cependant, et reporter tout ce qu'elle garde encore d'influence, dans le domaine spirituel: dernier retranchement, dont le flot qui monte, malgré certaines apparences momentanées, ronge activement les fondations... Car l'insuffisance de la théodicée à satisfaire les esprits actuels s'accroît, dans des proportions colossales, à mesure que se succèdent les générations: chaque découverte nouvelle ajoute invariablement une objection de plus aux affirmations dogmatiques de la religion, qui, par contre, ne reçoit plus, depuis longtemps, le moindre renfort des études contemporaines.

En lutte contre cet irrésistible courant, il n'y aurait pour l'Église qu'une seule chance de salut: évoluer, afin de rendre ses formules acceptables aux consciences modernes. C'est pour elle question de vie ou de mort. Si elle ne se transforme pas, elle provoquera infailliblement, en quelques générations, une désertion générale et définitive.

Or je voudrais vous montrer qu'il est littéralement impossible que ses dogmes se modifient, si peu que ce soit. Je voudrais vous montrer que l'Église catholique est condamnée. Quoi qu'elle fasse, elle est fatalement vouée à une dissolution totale, que l'on doit, dès maintenant, tenir pour inévitable, et dont on pourrait presque fixer l'échéance!

Une doctrine philosophique peut évoluer; elle est composée de pensées humaines qui sont groupées dans un ordre arbitraire, et, par nature, provisoire. Mais une religion révélée,—dont le point de départ n'est pas sujet à correction, mais parfait dès l'origine, immuable par définition, comme l'absolu,—une telle religion ne peut varier sans se détruire elle-même. Car, pour elle, s'amender, c'est reconnaître que sa forme précédente n'était pas parfaite, c'est avouer que sa source n'est pas en Dieu, qu'il n'y a pas de révélation à son origine. Ceci est de telle évidence, que l'Église n'a cessé d'affirmer son immutabilité comme une preuve de sa provenance divine, et que, récemment encore, le concile de 1870 n'a pas hésité à déclarer: «La doctrine de la foi que Dieu a révélée n'a pas été livrée comme une invention philosophique aux perfectionnements humains, mais elle a été transmise comme un dépôt divin.»[1]