Cette action est immense! Pour ingrat que puisse paraître le rôle des hommes d'aujourd'hui, après ce coup d'œil complaisant vers l'avenir, il est capital, et nous ne saurions l'envisager avec trop de fermeté.
Nous sommes l'une de ces quelques générations, auxquelles incombe le soin d'opérer l'évolution scientifique: nous sommes l'une des minutes tragiques de la douloureuse agonie du passé.
Ah, mes amis, si l'on comprend quels abîmes d'angoisses morales représente chaque génération de consciences, écartelées comme sont tant des nôtres, entre ce qui a été et ce qui sera; si l'on songe que notre option plus ou moins vigoureuse, peut abréger ou prolonger la souffrance de ces milliers de sensibilités,—quelle lourde responsabilité pèse sur nous!
Eh bien, nous avons deux moyens d'agir: par notre attitude personnelle et par l'éducation de nos enfants...
Faisons ensemble notre examen de conscience, voulez-vous?
Combien d'entre nous, dont les convictions sont nettement opposées aux croyances religieuses, supportent néanmoins que la religion domine tous les actes graves de leur vie, depuis leur mariage, jusqu'à leur mort!
(Sombre.) Oui, je sais, je sais aussi bien que vous...—mieux que vous, peut-être!—tout ce que l'on peut dire pour excuser cette faiblesse, et quel morne supplice endure souvent l'homme libre qui croit devoir se soumettre à ces gestes rituels... Quels déchirements, quelles rancunes, quelles sourdes luttes entre une conscience qui voudrait être rigide, et tant de forces dissolvantes, les engagements de la tendresse, le respect d'autrui!... Mais il n'est pas moins vrai qu'il y a dans une semblable résignation une immoralité que rien, rien ne saurait légitimer! Aux heures troubles que traverse notre humanité, il n'est rien de plus grave qu'un acte de foi public, non seulement pour la dignité individuelle de celui qui l'accomplit, mais pour la répercussion illimitée qu'il peut avoir sur les irrésolutions voisines. La probité envers soi-même comme envers ceux qui nous regardent vivre, voilà, pour le moment, la plus certaine, la plus inflexible des règles morales. Et ceux qui transigent avec elle, qui, par l'incohérence de leur attitude, retardent, dans leur sphère, le cours de l'évolution commettent un crime social mille fois plus redoutable que tous les chagrins sentimentaux qu'ils auraient pu causer!
Plus impardonnable encore est leur faute, en ce qui concerne l'éducation de leurs fils.
L'esprit de l'enfant n'est pas capable de prévention: la notion du doute est le résultat d'une longue pratique des phénomènes; elle suppose l'expérience de l'erreur, une défiance de soi et de ses sensations, une défiance d'autrui. L'enfant est crédule, comme tout primitif; le sens du vraisemblable n'existe pas en lui: le miracle ne le surprend pas.
Le prêtre, à qui vous abandonnez cet esprit vierge, y marquera sans peine une empreinte ineffaçable. Il lui inspirera d'abord une crainte arbitraire de son dieu; puis il lui présentera les mystères de son culte, comme autant de vérités révélées, qui échappent et doivent échapper à l'entendement humain. Le prêtre affirme plus facilement qu'il ne prouve; l'enfant croit plus facilement qu'il ne raisonne: la concordance est parfaite... Le raisonnement est l'opposé de la foi; un cerveau que la foi a façonné, reste longtemps, sinon toujours inapte aux jugements critiques.