Et c'est l'esprit sans défense de cet enfant que vous allez confier, dès le plus jeune âge, à l'influence religieuse?

Il s'est levé, emporté par la fougue de cette indignation, où vibre un remords personnel.

C'est l'homme d'action: la polémique quotidienne lui a révélé sa puissance: il aime la lutte; si violent est son élan qu'il renverse parfois l'obstacle avant de l'avoir aperçu: une force qui se rue...

Quoi! L'Église nous maudit, elle lance l'anathème sur ce qui constitue les réalités les plus vivantes de notre existence; et c'est à elle que nous allons livrer nos enfants? Comment expliquer pareille aberration? Est-ce parce que nous gardons l'espoir secret qu'ils sauront bientôt se dégager de ces superstitions? Alors, comment qualifier cette hypocrisie?

Et puis, la grossière erreur de croire qu'en mûrissant, l'esprit secouera sans peine ces fumées! Ne vous rappelez-vous pas combien peut être tenace une foi d'enfant?... Hélas, l'homme que la religion a marqué dès l'enfance ne s'en débarrasse pas d'un simple mouvement d'épaule, comme d'un vêtement usé, devenu trop étroit! Les éléments religieux trouvent chez l'enfant un sol préparé par dix-huit siècles d'asservissement consenti; ils se mêlent inextricablement à tous les autres éléments de sa formation intellectuelle et morale. La dissociation, lorsqu'elle est possible, est longue, irrégulière, souvent incomplète, toujours douloureuse. Et combien sont-ils, ceux qui, dans les conditions actuelles de la vie, ont le loisir ou le courage de procéder à cette refonte totale de leur personnalité?

Encore ai-je jusqu'ici restreint la question: je n'ai envisagé ces dangers de l'enseignement religieux qu'à l'égard de l'individu. Mais ils menacent directement la Société. A notre époque, où les croyances religieuses sont partout ébranlées, il y a un véritable péril à laisser, dans l'âme des enfants, se souder les lois de la morale aux dogmes de la religion. Car, s'ils s'habituent à considérer ces règles de vie sociale comme autant d'ordres divins le jour probable où la certitude de Dieu vacillera dans leur esprit, tout en eux s'effondrera à la fois, et ils perdront du même coup leur direction morale.

Voilà donc, brièvement résumés, les risques que nous courons, lorsque nous agissons en pères insouciants ou trop faibles. Et sous quels principes retentissants masquerons-nous notre apathie?

Je vous entends... Nous proclamerons généreusement la neutralité!

Ah, notre devoir est difficile, je le sais. Mais ne soyons pas dupes des mots... Cette neutralité, nos adversaires ont beau nous reprocher de la violer souvent,—(est-il possible à un enseignement d'être strictement neutre?)—c'est nous seuls qu'elle entrave! Neutralité, cela veut dire aujourd'hui: effacement devant la propagande acharnée de l'Église.

Eh bien, cette situation fausse n'a que trop duré. Prenons franchement notre parti d'une lutte qui est inévitable, qui est la grande lutte de notre temps; et au lieu de la mener sourdement, acceptons-la au grand jour, avec des armes égales. Laissons les prêtres libres d'ouvrir des écoles et d'y enseigner que le monde a été créé de rien en six jours; que Jésus-Christ était le fils de Dieu-le-Père et d'une Vierge; et que son cadavre s'est échappé tout seul de son tombeau, trois jours après son ensevelissement, pour monter dans le Ciel, où il est assis, depuis lors, à la droite de Dieu! Mais soyons libres, nous aussi, d'ouvrir des écoles où nous aurons le droit de prouver, avec tout l'appui de la raison et de la science, sur quelles inqualifiables crédulités se fonde encore la foi catholique! Quand la vérité est libre et l'erreur aussi, ce n'est pas l'erreur qui triomphe! La liberté, oui, mais pas seulement pour l'abbé du catéchisme: la liberté pour la raison, la liberté pour l'enfant!