«Je ne crois pas à l'âme humaine, substantielle et immortelle.

«Je ne crois pas que la matière s'oppose à l'esprit. L'âme est la somme des phénomènes psychiques, comme le corps est la somme des phénomènes organiques. L'âme est une résultante occasionnelle de la vie, une propriété de la matière vivante. Je ne vois aucune raison pour que l'énergie universelle qui produit le mouvement, la chaleur et la lumière, ne produise pas la pensée. Les fonctions physiologiques et les fonctions psychiques sont solidaires; et la pensée est une manifestation de la vie organique, au même titre que les autres fonctions du système nerveux. Je n'ai jamais constaté de la pensée hors de la matière, hors d'un corps en vie; je n'ai jamais rencontré qu'une substance unique, la substance vivante.

«Que nous l'appellions matière ou vie, je la crois éternelle: la vie a toujours été et produira la vie éternellement. Mais je sais que ma personnalité n'est qu'une agglomération de particules matérielles, dont la désagrégation entraînera la mort totale.
«Je crois au déterminisme universel, et que notre dépendance est absolue.

«Tout évolue; tout réagit; la pierre et l'homme; il n'y a pas de matière inerte. Je n'ai donc aucun motif pour attribuer plus de liberté individuelle à mon activité que je n'en attribue aux transformations plus lentes d'un cristal.

«Ma vie résulte d'une lutte incessante entre mon organisme et le milieu où je baigne: j'agis donc, à chaque instant, selon mes réactions particulières, c'est-à-dire pour des raisons qui n'appartiennent qu'à moi seul: ce qui donne aux autres l'illusion que je suis libre de mes actes. Mais en aucun cas je n'agis librement: aucune de mes déterminations ne pourrait être différente de ce qu'elle est. Le libre arbitre équivaudrait au pouvoir d'accomplir un miracle, de dévier les rapports des causes aux effets. C'est une conception métaphysique, qui prouve simplement l'ignorance où nous avons été si longtemps, et où nous sommes encore, des lois auxquelles nous obéissons.

«Je nie donc que l'homme puisse en rien influer sur sa destinée.

«Le bien et le mal sont des distinctions arbitraires. Je concède qu'elles ont une utilité pratique, tant que la notion de responsabilité, qui ne se fonde sur rien de réel, sera nécessaire à l'échafaudage de notre organisation sociale.
«Je crois que, si tous les phénomènes de la vie ne sont pas encore analysés, ils le seront un jour.

«Quant aux causes premières de ces phénomènes, je crois quelles sont hors de notre plan de vision, et inaccessibles à nos recherches. L'homme, par suite de sa place limitée dans l'univers, être relatif et fini par essence, ne peut pas avoir la notion de l'absolu et de l'infini; il s'est forgé des mots pour exprimer ce qui n'est pas comme lui, mais il n'en est pas plus avancé: il est victime de son langage; ces mots ne correspondent, pour l'entendement humain, à aucune réalité précise. Elément d'un tout, il est naturel que l'ensemble lui échappe.

«Se révolter contre cette nécessité, c'est s'insurger contre les conditions planétaires de ce monde.

«J'estime donc qu'il est vain d'échafauder, pour expliquer l'inconnaissable, des hypothèses qui n'ont aucune base expérimentale. Il est temps que nous nous guérissions de notre délire métaphysique, et que nous renoncions enfin aux «pourquoi» sans réponse, que notre hérédité mystique nous incite encore à poser.