BAROIS (fierté involontaire; souriant).—Je vous remercie...
Mais c'est exact pourtant: je remarque depuis plusieurs mois des symptômes qui me préoccupent... Des heures de fatigue, des tendances à devenir sceptique, trop indulgent... (Avec lassitude.) Il y a des soirs où je me sens terriblement seul...
LUCE (adroitement).—Vous n'êtes pas seul quand vous êtes à votre table de travail!
BAROIS (se redressant).—Ça, c'est vrai! J'ai tant à faire encore!
Il passe ses doigts à travers ses cheveux, et fait quelques pas. Son regard se fixe, s'éteint.
BAROIS.—Oui, mais tenez, quelque chose qui est mauvais signe: maintenant, quand j'ai un prétexte à quitter mon bureau, une démarche, une course, en bien, au lieu d'enrager, comme autrefois, je ... je suis plutôt... Hein? Vous n'éprouvez pas encore ça, vous?...
LUCE (amusé).—Non.
BAROIS.—Et puis, par moments, j'ai l'impression que la part des souvenirs devient plus importante que celle des acquisitions nouvelles... Je résiste, je m'astreins à lire tout ce qui paraît. Mais, malgré tout, je me sens moins souple, comme engourdi par un poids mort..
LUCE.—L'expérience!
BAROIS (sérieux).—Peut-être... Le sentiment qu'on serait encore apte à tout comprendre, et que pourtant, on est un peu entravé, physiquement... Une sorte d'insoumission de l'organisme... Très pénible.