CRESTEIL (durement).—On est comme on est. Encore une chose que je n'ai bien comprise que depuis peu. Je n'ai pas demandé à vivre, ni surtout à vivre la vie que j'ai vécue...

BAROIS (en dernier recours).—Vous ne travaillez donc pas en ce moment?

CRESTEIL (éclatant de rire).—Oui, mes livres! Je suis un beau type de raté, hein?... L'art! C'est comme la Justice et comme la Vérité, c'est un de ces mots qui ne représentent rien, qui sont plus creux qu'une noix véreuse, et pour lesquels je me suis enivré d'abnégation! L'Art! L'homme, cet infirme, veut ajouter à la nature, il tient à créer! Créer! Lui! C'est du dernier grotesque!...

Barois écoute, le cœur terré, comme on écoute la rafale, les arbres tordus, tous les gémissements de la tempête...

CRESTEIL.—Savez-vous, mon cher? Si j'avais mon existence à recommencer, j'anéantirais en moi toute ambition, je me «payerais ma tête», jusqu'à ce que j'aie bien renoncé à croire en quoi que ce soit! Je m'appliquerais à n'aimer la vie que sous ses formes minimes,—les seules qui ne contiennent pas trop d'amertume à avaler en une fois... Ramasser le bonheur par miettes... C'est la seule chance que l'homme ait d'en récolter un peu ... avant de mourir ... puisqu'il faut toujours en arriver là ... au trou...

Il a prononcé les derniers mots avec une angoisse poignante. Barois l'examine, surpris.

Cresteil s'est tu. Il fait quelques pas, et tout à coup, comme s'il était à bout de souffle et de volonté, il étend le bras vers une allée transversale.

CRESTEIL.—Je vous quitte, je vais par là...

Barois le regarde fuir, dans son deuil, dégingandé, le dos rond, les basques au vent.