«Ma fille désire entrer au couvent...
«Vous imaginez ce que j'ai pu éprouver. Rien ne me le laissait soupçonner. Au contraire, l'intérêt qu'elle avait pris, depuis son arrivée, à lire tout ce qui porte atteinte au catholicisme, me faisait illusion. Je vous en ai parlé déjà. Je me trompais étrangement. Le sentiment religieux a pris chez elle une forme qui le rend invulnérable à nos raisonnements. Je crois que sa nature résolue et intuitive a souffert de la vie de province, et qu'elle s'est défendue en se donnant une activité intérieure démesurée. La religion dogmatique de l'Église n'est plus pour elle qu'un cadre, précis mais large, dans lequel son sentiment personnel s'est exagérément développé; et ce qui domine aujourd'hui sa sensibilité, ce n'est pas le dogme, c'est l'élan spontané de sa petite âme vers l'infini,—et l'illusion qu'elle l'embrasse!
«Il n'est pas douteux, qu'avec le fond de santé et l'intelligence claire qu'elle possède, sa croyance d'enfant eût pu évoluer si elle avait attaché au dogme l'importance qu'elle accorde aux aspects sentimentaux de la foi. Mais il n'en est rien. Et l'état mystique où elle atteint aujourd'hui est autoritatif, au point de lui donner une certitude absolument irréfutable du monde spirituel.
«Nous qui sommes habitués à plier notre sensibilité au travail de notre raison, nous n'avons aucune idée de ces certitudes-là. Marie a éprouvé le contact de Dieu, et nous sommes aussi désarmés devant une auto-suggestion de cette espèce, que nous sommes impuissants à convaincre un malade de l'irréalité de ses hallucinations. Rien ne fera comprendre à Marie, que ce milieu surnaturel où elle a projeté le meilleur d'elle-même (et que ses dispositions extatiques lui permettent de percevoir nettement) n'est qu'un mirage, un égarement de sa sensibilité, un conte de magicien qu'elle se répète à elle-même depuis des années.
«Mon cher ami, je sais que vous ne m'approuverez pas. Mais en présence de cette situation sans issue, les dispositions où vous m'aviez laissé, les conseils que vous m'aviez donnés pour amener cette enfant à substituer progressivement une vérité féconde à son erreur, m'ont paru sans objet. J'ai vu mon impuissance à la convaincre, et en même temps, quelle force elle puise à se tromper. Elle m'est apparue façonnée par la religion et pour la religion... Devant un ensemble si fort, j'ai reculé... Une telle foi, c'est évidemment un mensonge, mais c'est aussi du bonheur humain: son bonheur! Vous êtes père—et plus que moi; vous me comprendrez peut-être. Autrefois j'aurais dit: la vérité d'abord, fût-ce au prix de la souffrance. Aujourd'hui je ne sais pas, je ne peux plus dire de même. Je me tais, et je crois l'aimer plus en me taisant, malgré mon chagrin, qu'en m'acharnant à détruire ce qui est le secret de son activité.
«J'ai obtenu de passer encore les vacances de Pâques avec elle. Ce séjour, qui aura été dans ma vie quelque chose d'inattendu et de délicieux, je veux le finir comme un beau rêve, par un voyage dans un pays de lumière et de fleurs.
«Nous partons après-demain pour les lacs italiens.
«A mon retour, je sais d'avance l'amertume que je trouverai à ma solitude. Je ne veux pas y penser. J'aurai bien besoin de vous, et je sais que vous ne vous refuserez pas: c'est la pensée consolante qui me permettra de revenir seul.
«Au revoir, mon grand et cher ami. Je vous serre la main très affectueusement.
Barois.»