V
A Pallanza.
Avril. Six heures du soir.
Une barque plate sur l'eau.
Marie et Barois sont assis à l'arrière, côte à côte, tournant le dos à la ville, dont l'animation ne les atteint plus.
Autour d'eux, le lac palpite à peine. Un glissement mou et lent, dans une lumière grise, à la fois intense et voilée. La lune est si haut dans le ciel qu'il faudrait renverser la tête pour la voir; son éclat, diffus dans la buée, isole la barque au centre d'une immensité silencieuse et blême.
A l'avant, le torse du rameur s'incline et se relève; la chemise, le pantalon de toile, forment deux clartés nébuleuses; son visage, ses mains, ses pieds nus, sont noirs comme ceux d'une icône.
Barois ne peut détacher sa pensée de la séparation prochaine.
Marie, le front renversé, hors du temps et de l'espace, diluant son âme dans la fluidité du ciel et de l'eau, s'enivre, comme s'il n'y avait plus rien entre elle et Dieu.
Soudain, une bouffée odorante, chaude comme l'haleine d'une bouche: les roses, les giroflées, les iris, les citronniers, les eucalyptus de l'île San Giovanni. La main de Barois cherche celle de Marie, qui, penchée en arrière, laisse traîner dans le sillage son bras nu; la fraîcheur résistante de l'eau encercle leurs deux poignets.
Sept coups sonnent à un campanile; sur l'autre rive, un écho répète les sept coups, durement, comme un gong.
Ils reviennent vers Pallanza.
Julie les attend sous le péristyle, deux dépêches à la main: Mme Pasquelin vient de mourir.
Neuf heures, le même soir.