BAROIS (triste sourire).—Tu me trouves changé?

ZOEGER (de sa voix douce et coupante).—Oui.

Un silence.

BAROIS.—J'ai été très touché, vois-tu, très touché...

Breil-Zoeger l'examine froidement, sans répondre. Puis il se lève pour partir.

ZOEGER.—Woldsmuth s'est chargé de l'article nécrologique. Je lui dirai de te l'apporter.

BAROIS.—Non, je t'assure, je ne peux encore m'occuper de rien. Prends toutes les décisions... Avant de t'en aller, voudrais-tu me donner un tome du Semeur ... 1900, le deuxième semestre... Merci.

Resté seul, il feuillète le volume avec une préoccupation maladive. Enfin il retrouve cet article dont le souvenir l'obsède; il le parcourt; puis, lentement, il relit la dernière page:

«Pourquoi craindre la mort? Est-elle si différente de la vie? Notre existence n'est qu'un passage incessant d'un état à un autre: la mort n'est qu'une transformation de plus. Pourquoi la craindre? Qu'y a-t-il de redoutable à cesser d'être ce tout, momentanément cordonné, que nous sommes? Comment peut-on s'effrayer d'une restitution de nos éléments au milieu inorganique, puisque c'est en même temps un retour assuré à l'inconscience?

«Pour moi, depuis que j'ai compris le néant qui m'attend, le problème de la mort n'existe plus. J'ai même ... plaisir ... à penser que ma personnalité n'est pas durable... Et la certitude que ma vie est limitée ... augmente singulièrement le goût ... que j'y prends...»