BAROIS.—Mais ce que vous appelez anarchie, c'est tout simplement la vitalité intellectuelle d'une nation! Il n'y a pas plus de dogmes en morale qu'en religion. La loi morale, ce n'est qu'un ensemble de convenances sociales, et cet ensemble est, par nature, provisoire, puisqu'il doit, pour garder sa valeur pratique, évoluer en même temps que la société: or cette évolution n'est possible que s'il y a, dans la société, ce ferment que vous appelez anarchique, ce levain sans lequel aucun progrès ne peut lever.
TILLET.—Si vous appelez progrès cette succession de soubresauts incohérents!
BAROIS.—Les transitions sont brusques parce que les états se succèdent à intervalles de plus en plus rapprochés: jadis la morale variait d'un siècle à l'autre; actuellement, elle varie d'une génération à la suivante: c'est un fait, il faut l'accepter.
Léger silence.
Les jeunes gens échangent un coup d'œil.
TILLET.—Nous ne sommes pas autrement surpris, de vous voir défendre cette anarchie. Vous avez été, comme vos contemporains, élevé par des écrivains révolutionnaires, insurgés contre tout ce qui avait une stabilité...
BAROIS (plaisantant).—Taine?
TILLET.—Parfaitement! Depuis Gœthe jusqu'à Renan, Flaubert, Tolstoï, Ibsen, tous!...
Barois hausse les épaules sans cesser de sourire.
GRENNEVILLE (pitié tranquille).—Le XIXe siècle tout entier, des Déclarations de 89 à Jaurès, en passant par Lamartine et par Gambetta, est empoisonné par ce romantisme: d'un bout du siècle à l'autre, c'est le même verbiage, pittoresque peut-être, mais dénué de direction et de pensée...
TILLET.—... ou plutôt gonflé de pensées généreuses, mais sans la moindre compréhension du réel. Rien de logique: des nuées. Aucun rapport entre les mots et la vérité sociale.