BAROIS (conciliant).—Ne pensez-vous pas que les mots, quels qu'ils soient, s'appauvrissent mécaniquement de leur sens, quand on les agite à tous les carrefours, pendant un siècle? Ces mots que vous rejetez aujourd'hui comme des coques vides, vous en avez assimilé, malgré vous, le suc...
Ils font, ensemble, le même geste de protestation.
BAROIS.—Et vous-mêmes? Croyez-vous que vous ne vous grisez pas à votre tour de mots creux?
(Il saisit sur son bureau le dossier de l'enquête, et le soulève.) «Discipline», «Héroïsme», «Renaissance», «Génie national»!... Croyez-vous qu'avant quinze ans d'ici ce tintamarre verbal ne paraîtra pas dépourvu de toute pensée précise!
GRENNEVILLE.—Les termes passeront peut-être de mode, mais les fortes réalités qu'ils expriment, dureront. «Nationalisme», «Classicisme», ce ne sont pas des formules vagues: ce sont des pensées claires; ce sont même les pensées les plus claires et les plus riches de notre civilisation!
TILLET (précis).—Le malentendu vient peut-être de ce que nous employons le mot pensée dans une acception différente de la vôtre. Pour nous, toute pensée qui ne se concilie pas avec la vie active jusqu'à se confondre avec elle, n'est pas une pensée: elle n'est rien, elle n'existe pas. On peut, j'en conviens, dire que la pensée doit diriger la vie; mais il faut que ce soit la vie qui fasse naître cette pensée directrice, et qui l'alimente, et qui la règle.
GRENNEVILLE.—Votre génération, contrairement à la nôtre, se contentait de théories abstraites, qui, non seulement ne développaient pas en elle le désir d'agir, mais contribuaient à le stériliser. (Fat.) Ce jeu de mandarin, qui aboutit à une complète inactivité, répugne aujourd'hui à la France nouvelle, à la France de la menace allemande, à la France d'Agadir...
BAROIS (se révoltant enfin).—Mais vous considérez toujours vos aînés comme des rêveurs, incapables de vouloir et d'agir! C'est une monstrueuse injustice,—j'allais dire une monstrueuse ingratitude!
Est-ce que la génération qui a fait l'affaire Dreyfus mérite d'être qualifiée d'inactive? Aucune génération, depuis la Révolution, n'a eu davantage que la nôtre à lutter, à payer de sa personne! Beaucoup d'entre nous ont été des héros! Si vous l'ignorez, allez apprendre votre histoire contemporaine! Notre goût de l'analyse était autre chose qu'un stérile dilettantisme, et notre passion pour certains mots qui vous semblent aujourd'hui sonores et vides, comme «Vérité» et «Justice», a pu être, à son heure, inspiratrice d'action!
Courte pause.