BAROIS.—Mais l'exégèse attaque directement ... dans ses origines mêmes...
GRENNEVILLE (sourire tranquille).—Non, nous ne nous comprenons pas...
Ces difficultés auxquelles vous faites allusion, elles n'existent pas pour nous. Quelle valeur peut avoir la contestation d'un professeur d'hébreu, qui tire ses arguments d'une comparaison de vieux textes, à côté de la certitude intime de notre foi? (Riant.) Je vous assure, je suis stupéfait de penser que des affirmations de cette qualité ont pu avoir une influence décisive sur la croyance de nos aînés!
TILLET.—Au fond, la logique d'un raisonnement historique ou philologique n'est qu'apparente: elle ne peut rien contre le cri du cœur. Lorsqu'on a éprouvé personnellement l'efficacité pratique de la foi...
BAROIS.—Permettez. Cette efficacité, à laquelle vous revenez toujours, il y a bien des convictions philosophiques qui...
TILLET.—Mais nous les avons passés en revue, tous vos systèmes! Depuis votre fétichisme de l'évolution, jusqu'au mysticisme romantique de vos philosophes athées! Non! Notre vitalité renaissante exige d'autres appuis que ceux-là! Nous aspirons à nous passionner, mais nous voulons que ça en vaille la peine! Votre génération ne nous a rien légué qui puisse servir de règle à une existence pratique.
BAROIS.—Toujours ce même refrain: la vie pratique! Vous ne paraissez pas vous douter que cette recherche exclusive de résultats palpables et immédiats, est au détriment de votre noblesse intellectuelle!
Nous étions moins intéressés!
GRENNEVILLE.—Pardon, monsieur, pardon... C'est qu'il ne faudrait pas confondre vie active et vie simplement pratique... (Souriant.) Je vous affirme que nous continuons à penser, et même que nos pensées s'élèvent assez haut. Mais elles ne se perdent plus dans les nuages, et c'est un incontestable progrès. Nous les asservissons à des besoins précis. Tout ce qui est abstraction stérile nous fait horreur, comme une lâcheté devant la vie et devant les responsabilités qu'elle impose.
BAROIS.—C'est la faillite de l'intelligence.