«J'allais à lui, dans un mouvement de sympathie coupable: j'allais au polémiste dont le nom était pour moi le symbole de la pensée libre. J'allais à lui comme au seul être d'ici à qui parler de mes préoccupations.
«Et j'ai trouvé un pauvre homme, plus malheureux que moi, plus déchiré, plus pitoyable!
«Je ne l'ai pas vu tout de suite tel qu'il est.
«J'espaçais mes visites, par discrétion: c'est lui qui m'envoyait chercher, sans but, pour me voir. Je remarquais son souci d'aiguiller la conversation vers les questions religieuses. Je ne m'y dérobais pas; je cherchais même à lui faire deviner le pénible état de ma conscience. Mais il ne me semblait pas pouvoir distinguer l'homme sous le prêtre: mon caractère sacerdotal l'attirait seul. Pourtant il ne se départait pas d'une attitude agressive à l'égard du catholicisme. Il ne cessait de m'opposer des arguments d'ordre scientifique, dont, pour mon supplice, je connaissais bien la valeur: mais il le faisait avec je ne sais quelle restriction, et comme s'il s'attendait bien à les voir réfuter. Ce que je faisais, d'instinct.
«Peu à peu, j'ai compris. Physiquement, il est rongé par la tuberculose pulmonaire des vieillards: c'est un fantôme, aux yeux brillants, miné presque chaque jour par la fièvre, et périodiquement repris par des poussées congestives qui aggravent ses lésions. Moralement, son état est pire encore: il est rongé par le doute de ce qu'il a cru vrai, et par la peur de mourir. Il se cramponne à ses convictions passées: mais elles ne sont plus pour lui qu'un sujet d'angoisse.
«Je pensais trouver en lui un conseil: et c'est moi qui peux lui porter secours!
«Je ne songe pas à me soustraire à ce devoir inattendu: mais les circonstances ont quelque chose de tragique... Pourquoi faut-il que le prêtre, appelé à guider cet athée vers Dieu, soit un pauvre tourmenté, que les doutes ravagent lui-même depuis dix ans?
«Peut-être est-ce bien ainsi, peut-être suis-je mieux préparé qu'un autre à soigner cette plaie?
«Je m'y appliquerai de tout mon cœur, et je ferai en sorte qu'il ne soupçonne jamais de quelles mains incertaines, de quelles mains tremblantes, je lui apporte ce Dieu qu'il cherche!
«2 novembre.