LUCE (avec amertume).—Discuter? Mais il ne le pouvait déjà plus lorsqu'il a quitté Paris!

(Posément.) Non. Ce pauvre Barois est, comme tant d'autres, une victime de notre époque. Sa vie, a été celle de beaucoup de mes contemporains: elle est tragique...

Il se tourne vers l'abbé, oubliant le prêtre; dans son regard, cette curiosité amoureuse et perspicace, qui a été la poésie de son existence.

LUCE.—Son éducation catholique s'est brisée, un jour, contre la science: toute la jeunesse cultivée passe par là. Malheureusement, notre conscience morale, dont nous sommes si vaniteux, nous la tenons, par hérédité, de plusieurs centaines de générations mystiques. Comment rejeter un pareil patrimoine? C'est lourd... Tous n'arrivent pas à fortifier suffisamment leur raison pour qu'elle reste jusqu'au bout victorieuse. Aux jours de tempête, tant d'instincts, tant de souvenirs, l'assaillent! Toutes les faiblesses sentimentales d'un cœur humain...

La plupart, en pleine force d'âge, donnent bien, comme Barois, le coup d'épaule qu'il faut pour s'affranchir. Mais viennent les déceptions, viennent les maladies, la menace finale, c'est la déroute: vous les voyez recourir bien vite aux contes de fées qui consolent...

L'abbé, le menton dans sa cape, hâte le pas.

LUCE (triste).—Vous lui avez offert la survie, et il s'y est accroché désespérément, comme tous ceux qui ne peuvent plus croire en eux, qui ne peuvent plus se contenter de la vie réelle...

Mouvement de l'abbé.

C'est votre mission, je sais bien... Et je dois reconnaître que l'Église a acquis en ces matières une incomparable expérience! Votre au-delà est une invention merveilleuse: c'est une promesse placée si loin, que la raison ne peut pas interdire au cœur d'y croire, s'il en a envie, puisqu'elle échappe, par définition, à tout contrôle...

Ah, c'est la trouvaille de votre religion, monsieur l'Abbé, d'avoir su convaincre l'homme qu'il ne doit plus chercher à comprendre!