L'ABBÉ (relevant la tête).—C'est la loi de Jésus lui-même, monsieur. Il ne démontre pas, il ne raisonne pas; il dit: «Croyez en moi.» Il dit, plus simplement encore: «Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et qu'il boive...»

Un temps.

LUCE (malgré lui).—Une belle conversion! Vous pouvez être fier.

L'ABBÉ (s'arrêtant).—Oui, j'en suis fier!

Une bise soudaine, au tournant de la rue, fait claquer son manteau. Il brave Luce d'un regard sombre, ambigu.

L'ABBÉ.—Etiez-vous capable de le consoler? Moi, je lui ai apporté le calme; je lui ai montré des horizons de clarté. Vous n'avez su lui proposer que des visions sans espérance!

LUCE (avec mesure).—Pourquoi «sans espérance»?

Mon espérance, c'est de croire que mes efforts vers le bien sont indestructibles! Et elle est si forte, ne vous en déplaise, que les triomphes partiels du mal ne la découragent pas...

Mon espérance, à moi, n'exige pas, comme la vôtre, l'abdication de ma raison: au contraire, ma raison l'étaye. Elle me prouve que notre vie n'est ni un mouvement à vide, ni une simple occasion de souffrir, ni une course au bonheur individuel; elle me prouve que mes actes collaborent au grand effort universel; et partout elle me fait découvrir des motifs d'espérer! Partout je vois la vie naître de la mort, l'énergie naître de la douleur, la science naître de l'erreur, l'harmonie naître du désordre... Et, en moi-même, ces évolutions-là se produisent tous les jours.

Oui, je lui ai offert une foi, moi aussi, et qui valait bien la vôtre, monsieur l'Abbé.