L'ABBÉ.—Elle n'a pu lui suffire: c'est un fait!
(Violence inattendue.) Et même si vous pensez que je lui ai offert un mensonge, vous devriez être heureux que j'aie pu, par n'importe quel moyen lui rendre la paix!
LUCE.—Je ne connais pas deux morales. On doit arriver au bonheur, sans être dupe d'aucun mirage, par la seule vérité.
Un temps.
LUCE.—Ah, nous aurons été un moment pathétique de l'histoire de la science, le moment le plus aigu sans doute de son conflit avec la foi!
L'ABBÉ (brusque impatience).—Vous êtes d'un autre temps, monsieur Luce ... du temps où l'on coupait inconsidérément les ponts qui nous relient au passé. Vous croyez à la régénération sociale, et vous avez pu renoncer à la prière, à la survivance spirituelle... Mais vous ne savez pas voir autour de vous: ce temps-là est déjà loin! Vous n'avez pas aperçu le réveil général d'un besoin religieux, que vos sèches théories ne pourront jamais satisfaire!
(Rire révolté.) Un athée ne comprendra jamais ce qui se passe dans l'âme d'un homme qui prie...
LUCE (souriant).—Ce sont des défaillances inévitables. Mais cette incroyance raisonnée que nous avons conquise, au prix souvent de pénibles souffrances, ne peut pas être perdue: elle s'imprime, peu à peu, jusqu'au fond des moelles de notre race, et libère d'autant l'humanité à venir!
L'ABBÉ (farouche).—Non, l'homme ne pourra jamais se passer de Dieu... La vie est dominée par la mort; et seule la religion apprend à l'attendre, à la subir,—quelquefois même à la désirer.
LUCE (le masque contracté).—La mort est dans la logique de la vie. J'accepte l'idée de mort comme j'accepte l'idée de naissance.