—«J'ai de la chance d'être ainsi prévenu d'avance, de pouvoir me préparer à l'acceptation. C'est le dernier acte qui me reste à accomplir pour avoir fait ce que je devais. Je me suis toujours efforcé de rendre ma vie conforme à mes idées, pour donner à celles-ci leur maximum de force; il me reste à mourir, sans dévier; il me reste à montrer que je n'ai pas peur de la mort, que je la vois venir, que je l'accueille, que je meurs en confiance...

«Le retentissement d'une fin sereine est immense, sur notre pauvre troupeau affolé de condamnés à mort! Socrate l'avait bien compris. Plus on relit le récit de ses derniers jours, plus il est clair que Socrate n'a pas consenti à se faire acquitter. Il avait soixante-dix ans; il avait fini d'enseigner; il a eu la suprême sagesse de vouloir agir, une fois encore, par une mort qui ne fût pas passive, qui fût la preuve dernière de l'assurance de son cœur. Je me souhaite une pareille fin.»

«Puis un trouble passait sur son visage:

—«Et pourtant, on dit que souvent ceux qui l'ont attendu avec le plus de calme, sont justement ceux qui, au moment de mourir, se laissent aller à la plus grande révolte...»

«Mais il ajoutait, précipitamment:

—«Une révolte nerveuse, bien entendu...»

«Pas un seul jour je n'ai vu fléchir cette adhésion à la vie et à la mort. Et pourtant il a bien souffert!

«Il faisait le bilan de son existence. Un matin, après une nuit d'insomnie, il m'a dit:

—«C'est une consolation pour moi de m'apercevoir combien ma vie aura été harmonieuse. Pendant que l'on vit, on se désespère de ne pas pouvoir mettre plus d'unité dans ses actions. Mais maintenant, je vois que je n'ai pas à me plaindre. J'ai rencontré tant d'êtres tourmentés, insatisfaits, sans cesse emportés en deçà ou au delà de leur centre de gravité!

«Mon existence, à moi, n'a pas connu ces secousses; elle pourrait s'exprimer par deux ou trois mots simples et clairs. Cela me donne, en m'en allant, un sentiment de paix. Je suis né avec de la confiance en moi, en l'effort quotidien, en l'avenir des hommes. J'ai eu l'équilibre facile. Mon sort a été celui d'un pommier de bonne terre, qui porte régulièrement ses fruits.»
«La dernière semaine a été particulièrement cruelle.