LE DOCTEUR (soucieux).—Non je ne l'ai pas vu, tout cet hiver.
MADAME BAROIS (enhardie).—Depuis cette bronchite, il n'a jamais repris sa mine, c'est certain... Il se plaignait d'un point, là... Mais enfin, il n'avait pas l'air d'un enfant malade, je t'assure... Souvent le soir, il était gai, trop gai même...
Le docteur remet soigneusement son lorgnon et se penche vers sa mère; il saisit sa main.
LE DOCTEUR.—Trop gai, le soir... Oui... (Secouant la tête.) Vous oubliez trop vite le passé, Maman.
MADAME BAROIS (têtue).—Là-dessus, mon enfant, tu sais ce que je pense. Jamais je n'ai voulu croire que ta chère femme ait été ... ce que tu crois. C'est Paris qui te l'a tuée: comme tant d'autres!
Le docteur baisse la tête. Il écoute à peine. A la lueur de la lampe, il vient d'apercevoir cette main qu'il caressait machinalement: lourde main, usée et molle, tachée de rouille, aux doigts déformés. Il touche, avec un recul subit à sa petite enfance, cette alliance amincie, prête à rompre, que la jointure enflée tiendra prisonnière maintenant, jusqu'à la fin... Et spontanément, pour la première fois de sa vie peut-être, avec la tentation lâche de pleurer, de fuir, d'échapper à l'impitoyable, il porte à ses lèvres cette vieille main méconnaissable, qu'il ne confondrait pourtant avec aucune autre.
Mme Barois, gênée, retire sa main.
MADAME BAROIS (avec âpreté).—Et d'abord, Jean est de notre côté, tout à fait... C'est ton portrait, voyons! Tout le monde le dit! Cet enfant-là n'a rien de sa mère...
Pause.
LE DOCTEUR (à lui-même, sombre).—J'ai été tellement occupé, tout cet hiver... (Il s'aperçoit qu'il n'a pas répondu à sa mère. Il se tourne affectueusement.) C'est dur, le métier, dans ces cas-là, Maman... Un fils malade, à quelques heures de Paris, et se laisser prendre son temps, tout son temps, heure par heure, pour d'autres... Chaque fois qu'on inscrit un rendez-vous nouveau, penser à cette feuille d'agenda qu'on ne peut garder blanche... Ah! si je pouvais quitter tout, m'installer là, près de lui, près de vous deux!... (Tranchant.) Mais je ne peux pas. C'est impossible.