JEAN (avec douceur).—Mon cher abbé, je vous ai fait de la peine. Mais tôt ou tard, il fallait bien vous l'apprendre...
L'abbé fait un geste évasif et triste.
JEAN.—Je connais le reproche habituel des croyants: «Vous vous êtes débarrassé d'une religion qui entravait votre bon plaisir.» Ce n'est pas mon cas. J'ai lutté pendant des années; vous en avez été témoin... Il le fallait. Maintenant c'est fini. J'ai repris mon équilibre.
L'abbé tourne la tête et regarde Jean avec une insistance involontaire, comme s'il cherchait à voir l'homme nouveau qu'il est devenu.
L'ABBÉ (avec désespoir).—Vous, que j'ai quitté si droit, en si bon chemin!...
JEAN.—Vous ne devez pas me mépriser. Croire ou ne pas croire, au fond, ce n'est pas ça qui importe: l'essentiel, c'est la façon dont on croit ou la façon dont on ne croit pas...
L'ABBÉ.—Mais comment, comment est-ce arrivé?
JEAN.—Je ne peux pas expliquer. J'ai eu la foi, c'est certain; maintenant, je ne peux plus m'imaginer cet état-là. Des idées qui passent comme des courants, et qui vous poussent tout naturellement dans le même sens... Et puis, ça dépend aussi des natures... Certains hommes sont, plus que d'autres, susceptibles d'accepter une formule toute faite; comme le bernard l'ermite, vous savez, qui s'installe dans la première coquille vide qu'il rencontre, et qui s'y moule. D'autres, au contraire, ont besoin de secréter eux-mêmes leur carapace...
L'ABBÉ (sombre).—Ce sont vos études qui vous ont perdu... Le poison de l'orgueil scientifique! Ah, et combien d'autres...! A force de s'absorber dans l'examen du monde matériel, on s'aveugle jusqu'à perdre le sens surnaturel, et bientôt la foi!
JEAN.—C'est possible. Quand on se sert quotidiennement des méthodes scientifiques, et qu'on a éprouvé mille fois combien elles sont propres à la recherche de la vérité, comment ne serait-on pas amené à les appliquer aux problèmes religieux?