Une fissure dans les rochers, inclinée mais assez large, s'offrira bientôt à vous; elle est idéale par sa commodité et ses dimensions: le corps entier y tient à l'aise; jamais vous n'avez rencontré fissure aussi praticable. Cependant bientôt, elle se rétrécit: qu'importe, elle reste assez large pour contenir votre jambe droite: c'est amplement suffisant pour un alpiniste; tant pis pour la jambe gauche, elle battra le vide de l'autre côté de la lame de rocher. Mais cela se complique, voici que la jambe droite enfle, elle ne tient plus dans la fissure: c'est peut-être la fissure qui se rétrécit? Contentez-vous dès lors, de laisser votre coude dans la fente et continuez hardiment. Encore quelques mètres et vous vous apercevez que votre coude est trop gros: jamais vous n'auriez cru avoir d'aussi gros bras, ni d'aussi grosses mains. Et alors, vous vous agrippez à une corde qui est là, comme un serpent dormant sur le rocher, le long de la rainure; laissez cependant quelques doigts dans les lèvres de la roche car il ne faut jamais se fier complètement aux cordes, et puis, que diable, le rocher est plus solide que le chanvre.

Mont-Blanc du Tacul et la Vierge près du Col du Géant.

Et c'est ainsi que vous atteignez «la salle à manger», petit névé suspendu dans le vide au pied de l'Aiguille. La partie facile de l'ascension est terminée, les difficultés commencent; laissez sacs et piolets, mais ne laissez pas l'espérance, ni le courage, il vous en faudra beaucoup pour ce qui reste à faire.

Que faut-il dire de cette gymnastique? Une petite corniche à gauche permet de gagner la face Nord-Ouest de l'Aiguille et l'on se trouve au pied d'un mur. Heureusement, les câbles se succèdent à peu près sans interruption. Les bras font tout; les jambes se contentent de battre la mesure dans le vide. On parvient ainsi à une grande dalle triangulaire au pied de laquelle s'arrêta Mummery: c'est la plaque Burgener. Imaginez une énorme paroi lisse et sans aspérité, inclinée de 75°, entourée de trois côtés par le vide et vous aurez une faible idée de cette plaque, car il manquera encore l'image du vide très présent en cet endroit. Bien bas, le Glacier du Géant brille au soleil. Au-dessus de la tête le mur perpendiculaire continue sans trêve. L'arête gauche vous servira à franchir la première partie de la difficulté. Puis une marche de flanc dans une fissure, en équilibre contre le rocher fait un divertissement assez peu agréable. Bientôt la rude gymnastique recommence le long de la verticale. Quelques cheminées mettent encore à dure épreuve vos nerfs et votre tête, et vous vous trouvez subitement sur le premier sommet qui penche d'inquiétante façon sur le versant italien. Pourquoi cette aiguille persiste-t-elle à vouloir regarder ainsi je ne sais quel objet en retrait sur les rives de la Doire?

Le sommet de l'Aiguille comprend deux pointes: la pointe Sella et la pointe Graham. Elles sont reliées par une petite muraille étroite et croulante, bordée de chaque côté par 600 mètres d'à pics. Au delà du petit mur, il n'y a plus grand'chose: le vide tout simplement. Cependant, c'est quelque chose que le vide lorsqu'il atteint de semblables dimensions.

Ascension de l'aiguille du Géant.