Mer de nuage.

CHAPITRE VI

Ténèbres blanches

Dans l'inconnu, dans le mystère
nous allons, tel un vaisseau fantôme
perdu sur une mer sans fin.
Albert Gos.

C'est sans doute à la fatigue qu'il faut l'attribuer: j'ai passé dans la couchette du refuge Torino une nuit fort agitée. Pendant de longues heures je me suis débattu avec des difficultés insurmontables; mon esprit surexcité m'a fait ascensionner à nouveau l'Aiguille du Géant par bribes; je me suis vu à califourchon sur des rochers bizarres, j'ai dormi sur d'étroites corniches, la gorge brûlante, en des bivouacs insensés. Les souvenirs du passé ont défilé devant mes yeux et je me suis accompagné moi-même à vingt ans de distance dans ma première ascension au Mont-Blanc.

C'étaient d'abord les préparatifs: l'étude des articles de revues, l'examen des cartes, la critique des itinéraires, puis le baromètre cent fois tapoté; enfin les provisions et le matériel de course étalés sur la table avant de s'empiler dans le sac. J'ai assisté à notre départ dans la gare animée et bruyante au milieu des sifflets, des jets de vapeur, et aussi de la curiosité quelque peu hostile des compagnons de route, enfin à l'arrivée en pleine nuit au Fayet-Saint-Gervais. La pluie s'était mise à tomber. Nous n'étions que deux alpinistes, nous n'avions jamais fait de course dans le massif du Mont-Blanc, mais nous étions pleins d'ardeur et de courage. Dans la nuit, nous montions jusqu'aux Houches par le chemin de fer électrique. Au village la pluie avait cessé. Mais de gros nuages noirs voilaient à chaque instant la pâleur de la lune. Nous avions erré dans le village endormi en quête d'un gîte partout refusé et nous avions échoué dans une pièce délabrée et nue qu'un habitant avait bien voulu nous prêter pour quelques heures.

Les Houches.