Clerambault se demandait si la loi d’amour qu’il sentait en lui n’était point faite pour d’autres mondes et d’autres humanités. Dans son courrier, il venait de trouver des lettres nouvelles de menaces; et sachant que, dans la tragique absurdité des temps, sa vie était à la merci du premier fou venu, il souhaitait secrètement que cette rencontre ne se fît pas trop attendre. Cependant, de bonne race et bien enracinée, il continuait sa route, ainsi qu’à l’ordinaire, accomplissait méthodiquement ses actes quotidiens et s’y tenait fermement, afin d’aller jusqu’au bout, quel qu’il fût, du chemin qu’il s’était fixé,—tête haute, sans plier.

Il se souvint, ce jour-là, qu’il devait aller voir sa nièce Aline, qui venait d’accoucher. Elle était fille d’une sœur qui était morte et qu’il aimait. De peu l’aînée de Maxime, elle avait été sa compagne d’enfance. Jeune fille, elle avait un caractère compliqué: inquiet, insatisfait, rapportant tout à soi, voulant se faire aimer, voulant tyranniser, trop curieuse, attirée par les expériences dangereuses, un peu sèche, passionnée, rancunière, rageuse, et pouvant subitement se faire tendre, et séduire. Entre Maxime et elle, le jeu avait été loin; il avait fallu y veiller. Maxime se laissait prendre, malgré son ironie, aux dures petites prunelles qui le transperçaient de leurs décharges électriques; et Aline était irritée, attirée par l’ironie de Maxime. Ils s’étaient bien aimés et bien fait enrager.—Et puis, ils avaient passé à d’autres exercices. Elle avait jeté le trouble dans deux ou trois autres cœurs; et elle s’était mariée, fort raisonnablement, quand elle avait jugé l’heure et l’occasion venues,—(il y a temps pour tout)—avec un honorable commerçant qui faisait de bonnes affaires, à la tête d’un magasin de meubles d’art et de piété, rue Bonaparte. Elle se trouvait enceinte, quand son mari fut envoyé au front. On n’en pouvait douter, elle fut ardente patriote: qui s’aime bien, aime les siens; et ce n’est pas chez elle que Clerambault eût cherché quelque compréhension pour ses idées de pitié fraternelle. Elle en avait peu pour les amis. Elle n’en avait aucune pour les ennemis. Elle les eût bien pilés dans un mortier, avec la même joie froide qu’elle mettait jadis à torturer des cœurs ou des insectes, pour se venger des ennuis que d’autres lui avaient causés.

Mais à mesure que mûrissait le fruit qu’elle portait, voici que son attention se concentrait sur lui; les forces de son cœur refluaient à l’intérieur. La guerre s’éloignait; elle n’entendait plus le canon de Noyon. Lorsqu’elle en parlait,—un peu moins, chaque jour,—il semblait qu’il s’agît d’expéditions coloniales. Des dangers de son mari, sans doute, elle se souvenait; certes, elle le plaignait:—«Pauvre garçon!»—avec un petit sourire apitoyé qui avait l’air de dire: «Il n’a vraiment pas de chance! Il n’est pas très adroit!...» Mais elle ne s’attardait pas sur ce sujet, et il ne laissait pas de traces, grâce à Dieu! La conscience était en repos, elle avait payé son écot. Et vite, elle retournait à la seule tâche sérieuse. On eût dit que la grande affaire pour l’univers, c’était l’œuf qu’elle allait pondre.

Clerambault, absorbé par ses luttes, n’avait pas vu Aline depuis des mois; il n’avait donc pu suivre ce changement d’esprit. Si Rosine en avait dit quelques mots devant lui, son attention était ailleurs. Mais il venait d’apprendre, coup sur coup, en vingt-quatre heures, la naissance du petit, et la nouvelle que le mari d’Aline était, comme Maxime, «disparu». Il avait aussitôt imaginé la peine de la jeune mère. Il la voyait comme il l’avait toujours connue,—entre une joie et une douleur, plus capable de sentir celle-ci que celle-là, s’y livrant tout entière et, jusque dans la joie, s’acharnant à trouver des raisons de douleur, violente, amère, agitée, agressive contre le sort, et en voulant à tous. Il n’était même pas sûr qu’elle ne lui en voulût pas, à lui, personnellement, pour ses idées de réconciliation, quand elle ne devait plus respirer que vengeance. Il savait que son attitude était un scandale pour la famille, et que nul n’était moins disposé à le tolérer qu’Aline. Mais, bien ou mal accueilli, il tenait à lui apporter l’aide de son affection. Et, baissant le dos sous l’averse qui allait choir, il monta l’escalier et sonna à la porte de sa nièce.

Il la trouva sur son lit, étendue, le visage reposé, rajeunie, embellie, attendrie, rayonnante de bonheur, auprès de son petit enfant, qu’elle avait fait déposer à côté d’elle: elle avait l’air d’une radieuse grande sœur du bébé chiffonné; elle le contemplait avec des rires d’adoration amusée, tandis que, sur le dos, il remuait en l’air ses pattes de hanneton, bouche ouverte, englouti dans la torpeur de l’avant-vie, rêvant encore de la nuit dorée et de la chaleur du ventre. Elle accueillit Clerambault par des accents de triomphe:

—Ah! mon bon oncle! Que vous êtes gentil! Venez vite, venez voir ce trésor de mamour!

Elle exultait de faire montre de son chef-d’œuvre, et elle en était reconnaissante aux spectateurs. Jamais Clerambault ne l’avait trouvée aussi tendre et jolie. Il se pencha sur l’enfant, mais il ne le regardait guère, tout en lui faisant les grimaces de politesse et les exclamations admiratives que la mère attendait et happait au vol, comme une hirondelle. C’était elle qu’il voyait, c’était ce visage heureux, ces bons yeux qui riaient, ce bon rire enfantin!... Que c’est beau, le bonheur, et que c’est bienfaisant!... Tout ce qu’il avait à lui dire avait disparu de sa mémoire,—inutile, déplacé. Il n’avait qu’à regarder la merveille et partager complaisamment l’extase de la petite poule pondeuse. Quel délicieux vaniteux innocent petit chant!

Par instants, cependant, sur ses yeux repassait l’ombre de la guerre, des carnages ignobles et sans but, du fils mort, du mari disparu; et, penché sur l’enfant, avec un sourire triste, il ne pouvait s’empêcher de songer:

—Hélas! Pourquoi faire des enfants, si c’est pour cette boucherie? Et que verra-t-il dans vingt ans, le pauvre petit?

Mais elle ne s’en préoccupait guère! L’ombre venait mourir au bord de son soleil. De ces soucis proches ou lointains,—tous lointains,—elle ne percevait rien, elle rayonnait...