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Fin février.
L’âne, ayant tondu le pré, a dit qu’il n’était plus besoin de le garder, et est allé manger (garder, veux-je dire) quelque autre pré voisin. La garnison de M. de Nevers est partie, ce matin. Faisaient plaisir à voir, gras comme lard à pois. J’étais fier de notre cuisine. Nous nous sommes quittés, cœur en bouche, bouche en cœur. Ils ont fait mille vœux gracieux et courtois pour que nos blés soient beaux, que nos vignes ne gèlent pas.
—Travaille bien, mon oncle, m’a dit Fiacre Bolacre, mon hôte le sergent. (C’est le nom qu’il me donne et que j’ai bien gagné: Celui est bien mon oncle qui le ventre me comble.) Ne ménage point ta peine et va tailler ta vigne. À la Saint-Martin, nous reviendrons la boire.
Bons enfants, toujours prêts à venir au secours d’un honnête homme, à table, aux prises avec son broc!
On se sent plus léger, depuis qu’ils sont partis. Les voisins prudemment débloquent leurs cachettes. Ceux qui, les jours derniers, montraient des faces de carême, et geignaient de famine, comme s’ils eussent porté un loup dedans leur panse, sous la paille du grenier ou la terre du cellier, dénichent à présent de quoi nourrir la bête. Il n’est si gueux qui n’ait trouvé moyen, en gémissant très bien qu’il ne lui restait rien, de garder quelque part le meilleur de son vin. Moi-même (je ne sais comment cela se fit), l’hôte Fiacre Bolacre à peine était parti (je l’avais reconduit jusqu’au bout du faubourg de Judée) que je me rappelai, en me frappant le front, un petit fût de Chablis, oublié par mégarde sous le fumier des chevaux afin qu’il fût au chaud. J’en fus très contristé, ainsi qu’on peut le croire; mais quand le mal est fait, il est fait et bien fait, faut s’en accommoder. Je m’en accommode bien. Bolacre, mon neveu, ah! qu’avez-vous perdu! quel nectar, quel bouquet!... Mais vous n’en perdrez rien, mon ami, mon ami, mais vous n’en perdrez rien: c’est à votre santé!
On s’en va voisiner d’une à l’autre maison. On se montre les trouvailles qu’on a faites en sa cave; et, comme les augures, on se cligne de l’œil, en se congratulant. On se raconte aussi les dommages et les dams (les dames et leurs dommages). Ceux des voisins amusent et distraient des siens. On s’informe de la santé de la femme de Vincent Pluviaut. Après chaque passage de troupes dans la ville, par hasard singulier, cette vaillante Gauloise élargit sa ceinture. On félicite le père, on admire la vertu de ses reins prolifiques, dans l’épreuve publique; et gentiment, pour rire, sans mauvaise pensée, je tape sur la bedaine du fortuné coquin, dont la maison est seule, dis-je, à montrer ventre plein, quand les autres l’ont vide. Tous de rire, comme de juste, et bien discrètement, ainsi qu’oisons débridés, de l’une oreille à l’autre. Mais Pluviaut prend mal nos compliments, et dit que je ferais mieux de veiller sur ma femme. À quoi j’ai répondu que, quant à celle-là, son heureux possesseur pouvait sur les deux oreilles dormir, sans redouter qu’on lui prît son trésor. Tous ont été d’accord.
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Mais voici les jours gras. Si mal armés qu’on soit, on doit leur faire honneur. Le renom de la ville, le nôtre sont engagés. Que dirait-on de Clamecy, gloire des andouillettes, si Carême-prenant nous trouvait sans moutarde? On entend frire les poêles; une suave odeur de graisse imbibe l’air des rues. Saute, crêpe! plus haut! saute, pour ma Glodie!...
Un ra-pla-pla de tambour, un lus-tu-flu de flûte. Des rires et des huées... Ce sont MM. de Judée[2], qui viennent sur leur char rendre visite à Rome.