LE SIÈGE
OU LE BERGER, LE LOUP ET L’AGNEAU

«Agneau de Chamoux,
N’en faut que trois pour étrangler un loup.»

Mi-février.

Ma cave sera bientôt vide. Les soldats que M. de Nevers, notre duc, nous envoya pour nous défendre, viennent de mettre en perce ma dernière feuillette. Ne perdons pas de temps, allons boire avec eux! Me ruiner, je veux bien; mais me ruiner gaiement. Ce n’est pas la première fois! S’il plaît à la bonté divine, ce ne sera pas la dernière.

Bons garçons! ils sont plus affligés que moi, lorsque je leur apprends que le liquide baisse... Je sais de mes voisins qui le prennent au tragique. Je ne peux plus, je suis blasé: j’ai été trop souvent au théâtre, en ma vie, je ne prends plus les pitres au sérieux. En ai-je vu de ces masques, depuis que je suis au monde, des Suisses, des Allemands, des Gascons, des Lorrains, des animaux de guerre, le harnois sur le dos et les armes au poing, avaleurs de pois gris, lévriers affamés, jamais las de manger le bonhomme! Qui jamais put savoir pour quelle cause ils se battent? Hier, c’est pour le Roi, aujourd’hui pour la Ligue. Tantôt ce sont les cafards, tantôt les huguenots. Tous les partis se valent; le meilleur ne vaut pas le cordeau pour le pendre. Que nous fait que ce soit ce larron ou cet autre, qui friponne à la cour? Et quant à leur prétention de mêler Dieu à leurs affaires... ventre d’un petit poisson! bonnes gens, laissez faire à Dieu! Il est homme d’âge. Si le cuir vous démange, étrillez-vous tout seuls, Dieu n’a pas besoin de vous. N’est manchot, que je sache. Se grattera, s’il lui plaît...

Le pire est qu’ils prétendent me forcer, moi aussi, à lui faire la barbe!... Seigneur, je vous honore, et crois, sans me vanter, que nous nous rencontrons plus d’une fois par jour, si le dicton est vrai, le bon dicton gaulois: Qui bon vin boit, Dieu voit. Mais il ne me viendrait jamais à la pensée de dire, comme ces cagots, que je vous connais bien, que vous êtes mon cousin, que vous m’avez confié vos trente-six volontés. Vous me rendrez cette justice que je vous laisse en paix; et tout ce que je vous demande, c’est que vous me laissiez de même. Nous avons assez à faire tous les deux de mettre l’ordre dans notre maison, vous dans votre univers, moi dans le petit mien. Seigneur, tu m’as fait libre. Je te rends la pareille. Mais ne voilà-t-il pas que ces faquins prétendent que j’administre tes affaires, que je parle pour toi, que je dise comment tu veux que l’on te mange, et que qui te mange autrement je le déclare ton ennemi et le mien!... Le mien? nenni! Je n’en ai point. Tous les hommes sont mes amis. S’ils se battent, c’est leur plaisir. Je tire, quant à moi, mon épingle du jeu... Oui, si je peux. Mais c’est qu’ils ne veulent point, ces gueux. Si je ne suis l’ennemi d’un, j’aurai les deux comme ennemis. Eh bien donc, puisque entre deux camps, je dois toujours être battu, battons aussi! Je l’aime autant. Plutôt qu’enclume, enclume, enclume, soyons enclume et puis marteau.

Mais qui me dira pourquoi ont été mis sur terre tous ces animaux-là, tous ces genpillehommes, ces politiques, ces grands seigneurs, qui de notre France sont saigneurs, et, de sa gloire toujours chantant, vident ses poches proprement, qui, non rassasiés de ronger nos deniers, prétendent dévorer les greniers étrangers, menacent l’Allemagne, convoitent l’Italie, et dans le gynécée du grand Turc fourrent leur nez, qui voudraient absorber la moitié de la terre, et qui ne sauraient pas même y planter des choux!... Allons, paix, mon ami, ne te fais point de bile! Tout est bien comme il est... en attendant qu’un jour nous le fassions meilleur (ce sera le plus tôt qu’il nous sera possible). Il n’est si triste bête qui ne puisse servir. J’ai oui raconter qu’une fois, le bon Dieu (mais, Seigneur, je ne parle aujourd’hui que de vous!) avec Pierre se promenant, vit dans le faubourg de Béyant[1], sur le seuil de sa porte, assise, une femme se morfondant. Elle s’ennuyait tant que notre Père, cherchant dans sa bonté de cœur, de sa poche, dit-on, tira un cent de poux, les lui jeta, et dit: «Prenez, ma fille, amusez-vous!» Lors la femme, se réveillant, partit en chasse; et chaque fois qu’elle agrippait une bestiole, elle riait de contentement. C’est même charité, sans doute, si le Ciel nous a gratifiés, afin de nous distraire, de ces bêtes à deux pieds qui nous rognent la laine. Soyons donc gais, ô gué! Vermine est, paraît-il, indice de santé. (Vermine, ce sont nos maîtres.) Réjouissons-nous, mes frères: car personne, en ce cas, n’est mieux portant que nous... Et puis, je vous dirai (à l’oreille): «Patience! nous tenons le bon bout. La froidure, les gelées, la canaille des camps et celle de la cour n’ont qu’un temps, s’en iront. La bonne terre reste, et nous pour l’engrosser. D’une seule ventrée, elle aura réparé... En attendant, buvons le fond de ma feuillette! Il faut faire la place aux vendanges à venir.»

Ma fille Martine me dit:

—Tu es un fanfaron. À t’entendre, on croirait que tu ne fais jamais œuvre que du gosier: badauder, bavarder comme battant de cloche, bâiller de soif et bayer aux corneilles, que tu ne vis que pour faire bombance, que tu boirais Rome et Thome; et tu ne peux rester un jour sans travailler. Tu voudrais qu’on te crût hanneton, étourdi, prodigue, désordonné, qui ne sait ce qui entre en ton escarcelle ni ce qui s’en va d’elle; et tu serais malade, si tout dans ta journée n’était, heure par heure, exactement sonné, ainsi qu’horloge à carillon; tu sais, à un sol près, tout ce que tu as dépensé depuis Pâques de l’an passé, et nul n’a encore vu celui qui t’a roulé... Innocent, tête folle! Ardez le bel agneau!... Agneau de Chamoux, n’en faut que trois pour étrangler un loup...

Je ris, je ne réponds à madame bon bec. Elle a raison, l’enfant!... Elle a tort de le dire. Mais une femme ne cèle que ce qu’elle ne sait pas. Et elle me connaît, car c’est moi qui l’ai faite... Allons, Colas Breugnon, conviens-en, mon garçon: tu as beau faire des folies, tu ne seras jamais un fol tout à fait. Parbleu! comme chacun, tu as un fol en ta manche, tu le montres quand tu veux; mais tu l’y fais rentrer, quand il faut tes mains libres et tête saine pour ouvrer. Comme tous les Français, tu as en ta caboche si bien l’instinct de l’ordre et la raison ancrés que tu peux t’amuser à faire l’extravagant: il n’est de risques (pauvres niais!) que pour les gens qui te regardent bouche bée et voudraient t’imiter. De beaux discours, des vers ronflants, des projets tranche-montagne, sont chose détectable: on s’exalte, on prend feu. Mais nous ne consumons que notre margotin; et nous gardons notre gros bois, bien rangé, dans notre bûcher. Ma fantaisie s’égaie et donne le spectacle à ma raison qui la regarde, assise confortablement. Tout est pour mon amusement. J’ai pour théâtre l’univers, et, sans bouger, de mon fauteuil, je suis la comédie; j’applaudis Matamore ou bien Francatrippa; je jouis des tournois et des pompes royales, je crie bis à ces gens qui se cassent la tête. C’est pour notre plaisir! Afin de le doubler, je feins de me mêler à la farce et d’y croire. Mais je n’ai garde, ohé! j’en crois tout juste ce qu’il faut pour m’amuser. C’est ainsi que j’écoute les histoires de fées... Pas seulement de fées! Il est un gros monsieur, là-haut, dans l’Empyrée... Nous le respectons fort; quand il passe en nos rues, la croix en tête et la bannière, avec ses Oremus, nous habillons de nos draps blancs les murs de nos maisons. Mais entre nous... Bavard, mange ta langue! Cela sent le fagot... Seigneur, je n’ai rien dit! Je vous tire mon chapeau...