—Raconte, père-grand, les trois petits oiseaux...

(J’aime à me faire prier.)

—Les trois petits oiseaux sont partis en voyage. Les trois hardis compères: Roitelet, Rouge-Gorge et l’amie l’Alouette. Le premier, Roitelet, toujours vif et remuant comme un petit Poucet, et fier comme Artaban, aperçoit dans les airs le beau feu, tel un grain de millet, qui roulait. Il fond sur lui, criant: «c’est moi! je l’ai. C’est moi!» Et les autres crient: «Moi! Moi! Moi!» Mais déjà le Roitelet l’a happé au passage et descend comme un trait... «Au feu! au feu! il brûle!» Telle bouillie bouillante, Roitelet le promène d’un coin de bec à l’autre; il n’en peut plus, il bâille, et la langue lui pèle; il le crache, il le cache sous ses petites ailes... «Ahi! Ahi! Au feu!» Les petites ailes flambent... (As-tu bien remarqué ses taches de roussi et ses plumes frisées?...) Rouge-Gorge aussitôt accourt à son secours. Il pique le grain de feu et le pose dévotement en son douillet gilet. Voilà le beau gilet qui devient rouge, rouge, et Rouge-Gorge crie: «J’en ai assez, assez! mon habit est brûlé!» Alors Alouette arrive, la brave petite m’amie, elle rattrape au vol la flamme qui se sauvait pour remonter au ciel, et preste, prompte, précise comme une flèche, sur la terre elle tombe, et du bec enfouit dans nos sillons glacés le beau grain de soleil qui les fait pâmer d’aise...

J’ai fini mon histoire. Glodie caquette, à son tour. Au sortir de la ville, je l’ai mise sur mon dos, pour monter la colline. Le ciel est gris, la neige craque sous les sabots. Les buissons et les arbres chétifs aux os menus sont matelassés de blanc. La fumée des chaumines monte droite, lente et bleue. On n’entend aucun bruit que ma petite grenouille. Nous arrivons au haut. À mes pieds est ma ville, que l’Yonne paresseuse et le Beuvron baguenaudant ceignent de leurs rubans. Toute coiffée de neige, toute transie qu’elle est, frileuse et grelottante, elle me fait chaud au cœur chaque fois que je la vois...

Ville des beaux reflets et des souples collines... Autour de toi, tressées, comme les pailles d’un nid, s’enroulent les lignes douces des coteaux labourés. Les vagues allongées des montagnes boisées, par cinq ou six rangées, ondulant, mollement; elles bleuissent au loin; on dirait une mer. Mais celle-ci n’a rien de l’élément perfide qui secoua l’Ithacien Ulysse et son escadre. Pas d’orages. Pas d’embûches. Tout est calme. À peine çà et là un souffle paraît gonfler le sein d’une colline. D’une croupe de vagues à l’autre, les chemins vont tout droit, sans se presser, laissant comme un sillage de barque. Sur la crête des flots, au loin, la Madeleine de Vézelay dresse ses mâts. Et tout près, au détour de l’Yonne sinueuse, les roches de Basserville pointent entre les fourrés leurs dents de sangliers. Au creux du cercle des collines, la ville, négligente et parée, penche au bord de ses eaux ses jardins, ses masures, ses haillons, ses joyeux, la crasse et l’harmonie de son corps allongé, et sa tête coiffée de sa tour ajourée...

Ainsi j’admire la coque dont je suis le limaçon. Les cloches de mon église montent dans la vallée; leur voix pure se répand comme flot cristallin dans l’air fin et gelé. Tandis que je m’épanouis, en humant leur musique, voici qu’une raie de soleil fend la grise enveloppe qui tenait le ciel caché. Et juste à ce moment, ma Glodie bat des mains et crie:

—Père-grand, je l’entends! L’alouette, l’alouette!...

Alors, moi, que sa petite voix fraîche, de bonheur faisait rire, je l’embrasse et je dis:

—Moi aussi, je l’entends. Alouette du printemps...

II