(Je suis têtu).

—Colas, reprit-il, l’air penaud, déjeune au moins.

—Pour ça, dis-je, c’est une autre affaire. Mon Paillard, déjeunons.

Nous mangeâmes comme quatre; mais je restai de bronze et je ne revins pas sur ma décision. Je sais bien que j’en étais le premier puni. Mais il l’était aussi.

Je m’en revins à Clamecy. Il s’agissait de rebâtir mon logement, sans ouvriers et sans argent. Ce n’était pas pour m’arrêter. Ce que j’ai vissé sous mon front n’est pardieu pas dans mon talon. Je commençai par visiter soigneusement l’emplacement de l’incendie, faisant le tri de tout ce qui pouvait servir, poutres rongées, briques noircies, vieilles ferrures, les quatre murs branlants et noirs comme un bonnet de ramonat. Puis j’allai en catimini à Chevroches, dans les carrières, piocher, gratter, ronger les os de la terre, la belle pierre chaude aux yeux et saignante, où l’on voit des coulées comme de sang caillé. Et même il se pourrait que j’eusse, sur le chemin à travers la forêt, aidé quelque vieux chêne au bout de sa carrière, à trouver le repos. Peut-être ce n’était pas permis: il se peut aussi. Mais si l’on ne devait jamais faire que ce qui est permis, la vie serait trop difficile. Les bois sont à la ville, et c’est pour en user. On en use, chacun sans bruit, il va sans dire. Et l’on n’abuse pas, on pense: «Après moi, les autres.» Mais prendre n’était rien. Il fallait emporter. Grâce aux voisins, j’en vins à bout, l’un me prêtant son char, l’autre ses bœufs, ou ses outils, ou plutôt un coup de main, parce qu’il n’en coûte rien. On peut tout demander au prochain, voire sa femme, hors qu’il vous donne son argent. Je le comprends l’argent est ce qu’on peut avoir, ce qu’on aura, ce qu’on aurait avec l’argent, tout ce qu’on rêve; le reste, on l’a: on ne l’a guère.

Le jour où nous pûmes enfin, moi et mon Robinet dit Binet, commencer à dresser les premiers échafauds, les froids étaient venus. On me traitait de fou. Mes enfants me faisaient des scènes, chaque jour! et les plus indulgents me conseillaient d’attendre au moins jusqu’au printemps. Mais je n’écoutais rien; rien ne me plaît autant que de faire enrager les gens et les régents. Eh! je le savais bien que je ne pourrais pas, à moi seul, et l’hiver, bâtir une maison! Mais il me suffisait d’une cabane, un toit, une cage à lapins. Sociable, je suis, oui, mais à condition de l’être si je veux, et de ne l’être point, quand il me plaît. Je suis bavard, j’aime à causer avec les autres, oui mais je veux avec moi pouvoir causer aussi, seul à seul, à mes heures: de tous mes compagnons, c’est le meilleur, j’y tiens; et pour le retrouver, je m’en irais nu-pieds sous la bise, et sans chausses. C’était donc pour m’entretenir avec moi, tout à loisir, que je m’obstinais à construire, en dépit du qu’en-dira-t-on, ma maison, et ricanant des beaux sermons de mes enfants...

Ahi! Mais je ne ris pas le dernier... Un matin de la fin d’octobre, que la ville s’encapuchonnait sous les frimas et que luisait sur les pavés la bave d’argent du verglas, en montant à mon échafaud, je glissai sur un des barreaux, et paf! je me trouvai en bas, plus vite que d’en bas je n’étais arrivé. Binet criait:

—Il s’est tué!

On accourait me relever. J’étais vexé. Je dis:

—Eh! je l’ai fait exprès...