Je voulus me lever seul. Aïe! la cheville, la chevillette! Je retombai... La chevillette était cassée. Sur un brancard on m’emporta. Martine, auprès, levait les bras; les voisines m’escortaient, se lamentant et commentant l’événement; nous avions l’air d’un saint tableau: le Fils de Dieu, mis au tombeau! Et les Maries ne ménageaient leurs cris, leurs gestes et leurs pas. Ils eussent réveillé un mort. Moi, je ne l’étais pas, mais je feignis de l’être: c’était le mieux pour ne pas recevoir cette pluie sur mon dos. Et l’air doux, immobile, la tête renversée et la barbe tendue en pointe vers là-haut, je rageais dans mon cœur, tout en faisant le beau...

XIII

LA LECTURE DE PLUTARQUE

Fin d’octobre.

Et maintenant, me voici retenu par la patte... Par la patte! Bon Dieu, ne pouvais-tu me casser, si cela t’amusait, une côte ou un bras, et me laisser mes piliers? Je n’en aurais pas moins geint, mais non geint, écroulé. Ah! le mauvais, le maudit! (Son saint nom soit béni!) On dirait qu’il ne cherche qu’à vous faire enrager. Il sait que plus m’est chère que tous biens de la terre, que travail, que bombance, qu’amour et qu’amitié, celle que j’ai conquise, la fille non des dieux, mais des hommes, ma liberté. C’est pourquoi, dans ma niche (il doit rire, le mâtin), il m’a lié par le pied. Et je contemple à présent, étendu sur le dos, ainsi qu’un scarabée, les toiles d’araignée, les poutres du grenier. C’est là ma liberté!... Ouais, mais tu ne me tiens pas encore, mon bonhomme. Ligote ma carcasse, ficelle, attache, entoure, allons, encore un tour, comme on fait aux poulets que l’on tourne à la broche!... À présent, tu me tiens? Et l’esprit, qu’en fais-tu? Aga, le voilà parti, avec ma fantaisie! Tâche de les rattraper. Il te faudra de bonnes jambes. Ma commère fantaisie n’a pas la cuisse cassée. Allons, cours, mon ami!...

Je dois dire que d’abord, je fus de méchante humeur. La langue m’était laissée, j’en usai pour pester. Il ne faisait pas bon, ces jours-là, m’approcher. Je savais pourtant bien que je ne pouvais m’en prendre qu’à moi seul de ma chute. Eh! je ne le savais que trop. Tous ceux qui venaient me voir me le cornaient aux oreilles:

—On te l’avait bien dit! Quel besoin avais-tu de grimper comme un chat? Un barbon de ton âge! On t’avait averti. Mais tu ne veux rien entendre. Faut toujours que tu trottes. Eh bien, trotte à présent! Tu ne l’as pas volé...

Belle consolation! Quand vous êtes misérable, s’évertuer à prouver, pour vous ragaillardir, par-dessus le marché que vous êtes un sot! La Martine, mon gendre, amis, indifférents, tous ceux qui venaient me voir, ils s’étaient donné le mot. Et moi, je devais subir leurs objurgations, sans bouger, pris au piège, et rageant à crever. Jusqu’à cette moutarde de Glodie, qui me dit:

—Tu n’as pas été sage, grand-père, c’est bien fait! Je lui lançai mon bonnet, je criai:

—Foutez-moi le camp!