—Et à quoi donc, grand-père?

—Quand le loup vient, elle crie...

Or, voilà qu’à ces mots, l’agasse se met à crier. Elle jure, elle sacre, elle bat des ailes, elle vole, elle couvre d’invectives je ne sais qui, je ne sais quoi, qui est dans la vallée d’Armes. À la lisière du bois, ses compères emplumés, le geai Charlot et Colas le corbeau, lui répondent sur le même ton aigre et irrité. Les gens rient, les gens crient: «Au loup!» Personne n’y croit. On n’en va pas moins voir (croire est bon, voir vaut mieux)... Et que voit-on?... Nom d’un petit bonhomme! Une bande de gens armés, qui montent la côte au trot. Nous les reconnaissons. Ce sont ces sacripants, les troupes de Vézelay, qui, sachant notre ville démunie de sa garde, s’imaginaient trouver la pie (mais non celle-ci) au nid!...

Je vous prie de penser que nous ne nous attardons pas à les considérer! Chacun crie: sauve qui peut! On se pousse, on se rue. On détale à toutes jambes, sur la route, par les champs, celui-ci ventre à terre, celui-là sur l’autre versant de son individu. Nous trois nous sautons dans la voiture à âne. Comme si elle comprenait, Madelon part comme une flèche, fouettée à tour de bras par le curé Chamaille, qui a, dans son émoi, perdu tout souvenir des égards que l’on doit à l’échine d’un baudet marqué du signe de croix. Nous roulons au milieu d’un flot de gens qui poussent des cris de merlusine, et, couverts de poussière et de gloire, nous entrons à Clamecy, bons premiers, ayant sur nos talons le reste des fuyards. Et toujours au galop, la charrette sautant, Madelon ne touchant plus terre, le curé fouettant, nous traversons le faubourg de Béyant en criant:

—L’ennemi vient!

Les gens riaient d’abord, en nous voyant passer. Mais ils ne furent pas longs à comprendre. Aussitôt, ce fut comme une fourmilière, où l’on vient d’introduire un bâton. Chacun se démenait, sortait, rentrait, sortait. Les hommes s’armaient, les femmes faisaient leur paquet, les objets s’empilaient dans les hottes, les brouettes; tout le peuple du faubourg, abandonnant ses lares, reflua vers la ville, à l’abri des murailles; les flotteurs, sans ôter leurs costumes, leurs masques, cornus, griffus, pansus, qui en Gargantua, et qui en Belzébuth, coururent aux bastions, armés de gaffes et de harpons. Si bien que, quand l’avant-garde de MM. de Vézelay arriva sous les murs, les ponts étaient levés, et il ne restait de l’autre côté des fossés que quelques pauvres diables, qui, n’ayant rien à perdre, ne s’étaient pas beaucoup pressés de le sauver, et le roi des cocus, notre ami Pluviaut, oublié par l’escorte, qui, plein jusqu’au goulot et rond comme Noé, ronflait sur son roussin, en lui tenant la queue.

C’est ici que l’on voit l’avantage, à se trouver en face de Français pour ennemis. D’autres lourdauds, Allemands, ou Suisses, ou Anglais, qui ont l’entendement aux mains et comprennent à Noël ce qu’on leur dit à la Toussaint, eussent cru qu’on raillait; et je n’aurais pas donné un radis de la peau du pauvre Pluviaut. Mais entre gens de chez nous, on s’entend à demi-mot: d’où qu’on vienne, de Lorraine, de Touraine, gens de Champagne ou de Bretagne, oies de Beauce, ânes de Beaune, ou lièvres de Vézelay, qu’on s’étrille, qu’on s’assomme, une bonne plaisanterie est bonne pour tout gaillard françois... En voyant notre Silène, tout le camp ennemi rit, de la bouche et du nez, de la gorge et du menton, du cœur et du bedon. Et, par saint Rigobert, de les voir qui riaient, nous en crevions de rire, le long de nos bastions. Ensuite, nous échangeâmes, par-dessus les fossés, des injures bien plaisantes, à la façon d’Ajax et d’Hector le Troyen. Mais les nôtres étaient de plus moelleuse graisse. Je voudrais les noter, je n’en ai pas le temps; je les noterai toutefois (patience!) dans un recueil que je fais depuis douze ans, des meilleures facéties, paillardises, gaillardises, que j’ai ouïes, dites ou lues (ce serait dommage, vraiment, qu’elles fussent perdues), au cours de mon pèlerinage en cette vallée de larmes. D’y penser seulement, j’ai le ventre secoué; je viens, en écrivant, de faire un gros pâté.

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Quand nous eûmes bien crié, fallut agir (agir après parler, repose). Ni eux, ni nous n’y tenions guère. Le coup était manqué pour eux, nous étions à l’abri: ils n’avaient nulle envie d’escalader nos murs; on risque trop de se rompre les os. Cependant, s’agissait de faire, coûte que coûte, quelque chose, n’importe quoi. On brûla de la poudre, on déchargea des pétarades en veux-tu? eh! en voilà! Nul n’en souffrit, que les moineaux. Le dos au mur, au pied du parapet, assis en paix, nous attendions que les pruneaux eussent passé, pour décharger aussi les nôtres, mais sans viser (il ne faut pas trop s’exposer). On ne se risquait à regarder que lorsqu’on entendait brailler leurs prisonniers: ils étaient bien une douzaine, hommes et femmes de Béyant, tous alignés, non pas la face, mais la pile tournée aux murs à qui l’on donnait la fessée. Ils criaient plus fort que l’anguille, mais le mal n’était pas grand. Pour nous venger, bien abrités, nous défilâmes tout le long de nos courtines, brandissant au-dessus des murs, embrochés au bout de nos piques, jambons, cervelas et boudins. Nous entendions les cris de rage et de désir des assiégeants. Nous nous en fîmes une pinte de bon sang; et, pour n’en point perdre une goutte (lorsque tu tiens une bonne farce, jusqu’à la moelle ronge l’os!) le soir venu, nous installâmes sous le ciel clair, sur les talus, avec les murs pour paravent, tables chargées de victuailles et de flacons; nous banquetâmes, à grand fracas, chantant, trinquant, à la santé du Mardi gras. Du coup, les autres en faillirent crever de fureur dans leur peau. Ainsi la journée se passa gentiment, sans trop de dégât. Si ce n’est que l’un des nôtres, le gros Gueneau de Pousseaux, ayant voulu, dans sa ribote, se promener sur la muraille, le verre en main pour les narguer, eut d’une mousquetade sa cervelle et son verre mis en capilotade. Et de notre côté, nous en estropiâmes un ou deux, en échange. Mais notre bonne humeur n’en fut point altérée. Point de fête, on le sait, sans quelques pots cassés.

Chamaille attendait la nuit, pour sortir de la ville et pour rentrer chez lui. Nous avions beau lui dire: