—Ami, tu risques gros. Attends plutôt la fin. Dieu se chargera bien de tes paroissiens.
Il répondait:
—Ma place est parmi mes agneaux. Je suis le bras de Dieu; et si je fais défaut, Dieu restera manchot. Il ne le sera point où je serai, j’en jure.
—Je le crois, je le crois, dis-je, tu l’as prouvé, lorsque les huguenots assiégeaient ton clocher et que tu assommas d’un gros moellon leur capitaine Papiphage.
—Il fut bien étonné, dit-il, le mécréant! Et je le fus pareillement. Je suis bonhomme et n’aime point à voir couler le sang. C’est dégoûtant. Mais diable sait ce qui vous passe en la carcasse, quand on est parmi les fous! On devient loup.
Je dis:
—C’est vrai, il n’est rien de tel que d’être en foule pour n’avoir plus le sens commun. Cent sages font un fou, et cent moutons un loup... Mais dis-moi donc, curé, à ce propos, comment arranges-tu ensemble les deux morales—celle de l’homme seul qui vit en tête à tête avec sa conscience et demande la paix pour lui et pour les autres,—et la morale des troupeaux d’hommes, des États, qui font de la guerre et du crime une vertu? Laquelle vient de Dieu?
—Belle question, parbleu!... Toutes les deux. Tout vient de Dieu.
—Alors, il ne sait ce qu’il veut. Mais je crois bien plutôt qu’il le sait et ne peut. N’a-t-il affaire qu’à l’homme isolé, c’est facile: il lui est fort aisé de se faire obéir. Mais quand l’homme est en troupe, Dieu n’en mène pas large. Que peut un seul contre tous? Alors, l’homme est livré à la terre, sa mère, qui lui souffle son esprit carnassier... Tu te souviens du conte de chez nous, où des hommes, à certains jours, sont loups, et puis ils rentrent dans leur peau. Nos vieux contes en savent plus long que ton bréviaire, mon curé. Chaque homme dans l’État reprend sa peau de loup. Et les États, les rois, leurs ministres ont beau s’habiller en bergers, et, les fourbes, se dire cousins du grand berger, du tien, du Bon Pasteur, ils sont tous loups-cerviers, taureaux, gueules et ventres, que rien ne peut combler. Et pourquoi? Pour nourrir la faim immense de la terre.
—Tu divagues, païen, dit Chamaille. Les loups viennent de Dieu, comme le reste. Il a tout fait pour notre bien. Ne sais-tu pas que c’est Jésus qui, nous dit-on, créa le loup, afin de défendre les choux, qui poussaient dans le jardinet de la Vierge, sa sainte mère, contre les chèvres et les cabris? Il eut raison. Inclinons-nous. Nous nous plaignons toujours des forts. Mais, mon ami, si les faibles devenaient rois, ce serait encore bien pis. Conclusion: tout est bon, les loups et les moutons; les moutons ont besoin des loups, pour les garder; et les loups des moutons: car il faut bien manger... Là-dessus, mon Colas, je vas garder mes choux.