Le roi, c’est moi. J’ai la couronne, sur mon chef un moule à pâté. Et ma reine est Martine: comme dans les saints livres, j’ai épousé ma fille. Chaque fois que je porte à ma bouche mon verre, on m’acclame, je ris, j’avale de travers; mais de travers ou non, j’avale et n’en perds rien. Ma reine boit aussi et, gorge nue, fait boire à son rouge téton son rouge nourrisson, mon dernier petit-fils, braillant, buvant, bavant, et étalant son cul. Et le chien sous la table jappe et lape la jatte. Et le chat, en grondant et faisant le gros dos, se sauve avec un os.

Et je pense (tout haut: je n’aime à penser bas):

—La vie est bonne. Ô mes amis! Son seul défaut est qu’elle est brève: on n’en a pas pour son argent. Vous me direz: «Tiens-toi content, ta part est bonne, et tu l’as eue.» Je ne dis non. J’en voudrais deux. Et qui sait! Peut-être que j’aurai, en ne criant pas trop haut, un second morceau du gâteau... Mais le triste, c’est que si moi suis encore là, tant de bons gars que j’ai connus, où sont, hélas? Dieu! comme le temps passe, et les hommes aussi! Où est le roi Henry et le bon duc Louis?...

Et me voici parti, sur les chemins du temps jadis, à ramasser les fleurs fanées des souvenirs; et je raconte mes histoires, je ne m’en lasse, et je rabâche. Mes enfants me laissent aller; et lorsque en mon récit un mot me manque, ou je m’embrouille, ils me soufflent la fin du conte; et je m’éveille de mon songe, devant leurs yeux malicieux.

—Eh! vieux père, me disent-ils. Il faisait bon vivre, à vingt ans! Les femmes avaient, en ce temps, la gorge plus belle et fournie; et les hommes avaient le cœur au bon endroit, le reste aussi. Il fallait voir le roi Henry et son compain le duc Louis! On n’en fait plus de ce bois-ci...

Je réponds:

—Malins, vous riez? Vous faites bien, il fait bon rire. Parbleu, je ne suis pas si fou que de croire que chez nous y ait disette de vendange et de gaillards pour vendanger. Je sais bien que pour un qui part, il en vient trois, et que le bois dont on fabrique les lurons, les gars de Gaule, croît toujours dru, droit et serré. Mais ce ne sont plus les mêmes qu’on fabrique avec ce bois. Mille et mille aunes on tailleroit, jamais, jamais ne referoit Henry mon roi, ni mon Louis. Et c’était ceux-là que j’aimais... Allons, allons, mon Colas, ne nous attendrissons pas. Larme à l’œil? eh! grosse bête, est-ce que tu vas regretter de ne pouvoir, toute ta vie, remâcher la même bouchée? Le vin n’est plus le même? Il n’en est pas moins bon. Buvons! Vive le roi qui boit! Et vive aussi son peuple biberon!...

Et puis, pour être francs, entre nous, mes enfants, un bon roi est bien bon; mais le meilleur, c’est encore moi. Soyons libres, gentils François, et nos maîtres envoyons paître! Ma terre et moi nous nous aimons, nous suffisons. Qu’ai-je affaire d’un roi du ciel, ou de la terre? Je n’ai besoin d’un trône, ici-bas, ni là-haut. À chacun sa place au soleil, et son ombre! À chacun son lopin du sol, et ses bras pour le retourner! Nous ne demandons rien d’autre. Et si le roi venait chez moi, je lui dirais:

—«Tu es mon hôte. À ta santé! Assieds-toi là. Cousin, un roi en vaut un autre. Chaque François est roi. Et bonhomme est maître chez soi.»