—Chamaille, ils sont pourtant les mêmes. Autant ceux-ci que d’autres! À quoi sert de changer?

—C’est donc, reprit Chamaille, qu’ils ont été créés, non pour être sauvés par moi, mais se sauver, en me forçant à faire pénitence sur terre. Convenez, mes compères, convenez qu’il n’est guère métier plus misérable que celui d’un curé de campagne, qui sue à faire entrer les saintes vérités dans le crâne endurci de ces pauvres hébétés. On a beau les nourrir du suc de l’Évangile et faire à leurs bambins téter le catéchisme: le fait à peine entré leur ressort par le nez; faut à ces grands gousiers plus grossière pâtée. Quand ils ont mâchonné quelque temps un ave, d’un coin de bouche à l’autre promené litanies, ou, pour s’entendre braire, chanté vêpres et complies, rien des sacrées paroles ne passe le parvis de leur gueule assoiffée. Le cœur ni l’estomac n’en reçoit quasi rien. Après comme devant, ils restent purs païens. En vain, depuis des siècles, nous extirpons des champs, des ruisseaux, des forêts, les génies et les fées; vainement, nous soufflons, à en faire éclater nos joues et nos poumons, nous soufflons, ressoufflons ces flambeaux infernaux, afin que, dans la nuit plus noire de l’univers, la lumière du vrai Dieu seule se fasse voir, jamais on n’a pu tuer ces esprits de la terre, ces sales superstitions, cette âme de la matière. Les vieilles souches des chênes, les noires pierres-qui-virent, continuent d’abriter cette engeance satanique. Combien nous en avons pourtant brisées, taillées, pillées, brûlées, déracinées! Il faudrait retourner chaque motte, chaque pierre, la terre tout entière de la Gaule, notre mère, pour finir d’arracher les diables qu’elle a au corps. On n’y arriverait même pas. Cette damnée nature nous glisse entre les mains: vous lui coupez les pattes, il repousse des ailes. Pour chaque dieu qu’on tue, il en renaît dix autres. Tout est dieu, tout est diable, pour ces abrutis-là. Ils croient aux loups-garous, au cheval blanc sans tête et à la poule noire, au grand serpent humain, au lutin Fouletot et aux canards sorciers... Mais dites-moi, je vous prie, la tête que doit faire, au milieu de ces monstres éclopés, échappés de l’Arche de Noé, le doux fils de Marie et du pieux charpentier!

Mons Paillard répondit:

—Compère, «œil un autre œil voit, et non soi». Tes paroissiens sont fous, c’est certain. Mais toi, es-tu plus sain? Curé, tu n’as rien à dire; car tu fais tout comme eux. Tes saints valent-ils mieux que leurs lutins et leurs fées?... Ce n’était pas assez d’avoir un Dieu en trois, ou trois qui en font un, et la déesse mère, il a fallu loger dans votre Panthéon un tas de petits dieux en chausses et en jupons, afin de remplacer ceux qui étaient brisés et de remplir les niches que vous aviez vidées. Mais ces dieux, non, vrai Dieu! ne valent pas les vieux. On ne sait d’où ils viennent; il en sort de partout, comme des limaçons, tous mal faits, gens de peu, pouacres, stropiats, mal lavés, couverts de plaies et bosses, et mangés de vermine: l’un exhibe un moignon qui saigne, ou sur sa cuisse un ulcère luisant; l’autre coquettement porte sur son chignon enfoncé, un tranchoir; celui-ci se promène la tête sous le bras; celui-là, tout glorieux, entre ses doigts secoue sa peau, comme une chemise. Et, sans aller si loin, que dirons-nous, curé, de ton saint, de celui qui trône en ton église, le Stylite Simon, qui pendant quarante ans se tint sur une jambe, au sommet d’un pilier, à l’instar d’un héron?

Chamaille sursauta et cria:

—Halte-là! passe encore pour les autres saints! Je ne suis pas chargé de les garder. Mais, païen, celui-là, c’est le mien, je suis chez lui. Mon ami, sois poli!

—Laissons donc (je suis ton hôte) sur sa patte ton échassier; mais dis-moi ce que tu penses de l’abbé de Corbigny, qui prétend avoir en bouteille du lait de la Très Sainte-Vierge; et dis-moi que te semble aussi M. de Sermizelles, qui, un jour, ayant la courante, s’administra de l’eau bénite et de la poudre de reliques, en tisane de lavement!

—Ce que j’en pense, dit Chamaille, c’est que toi-même, toi qui railles, si tu souffrais du fondement, tu en ferais peut-être autant. Quant à l’abbé de Corbigny, tous ces moines, pour nous prendre la pratique, tiendraient boutique, s’ils le pouvaient, de lait d’archanges, de crème d’anges, et de beurre de séraphins. Ne parle pas de ces gens-là! Moine et curé, c’est chien et chat.

—Alors, curé, tu n’y crois pas, à ces reliques?

—Non, pas aux leurs, je crois aux miennes. J’ai l’os acromion de sainte Diétrine, qui éclaircit l’urine et le teint des diétreux[4]. Et j’ai le bregmatis carré de saint Étoupe qui chasse les démons des ventres des moutons... Veux-tu bien ne pas rire! Parpaillot, tu te gausses? Tu ne crois donc à rien? J’ai les titres ici (aveugles qui en doute! je m’en vais les chercher), sur parchemin signés; tu verras, tu verras leur authenticité.