—Reste assis, reste assis, et laisse tes papiers. Tu n’y crois pas non plus, Chamaille, ton nez bouge... Quel qu’il soit, d’où qu’il vienne, un os sera toujours un os, et qui l’adore un idolâtre. Chaque chose en sa place: les morts au cimetière! Moi, je crois aux vivants, je crois qu’il fait grand jour, que je bois et raisonne—et raisonne fort bien—que deux et deux font quatre, que la terre est un astre immobile et perdu dans l’espace tournant; je crois en Guy Coquille, et puis te réciter, si tu veux, tout du long, le recueil des Coutumes de notre Nivernois; je crois aussi aux livres où la science de l’homme et son expérience goutte à goutte se filtrent; par-dessus tout, je crois en mon entendement. Et (cela va sans dire) je crois également en la sacrée Parole. Il n’est d’homme prudent et sage d’en douter. Es-tu content, curé?
—Non, je ne le suis pas, s’écria mon Chamaille, tout de bon irrité. Es-tu calvinien, hérétique, huguenot, qui marmonne la Bible, en remontre à sa mère l’Église, et qui prétend (fausse couvée de vipères!) se passer de curé?
À son tour, se fâcha mon Paillard, protestant qu’il ne permettait pas qu’on le dît protestant, qu’il était bon François, catholique de poids, mais homme de bon sens et qui n’est point manchot de l’esprit ni des poings, qui voit clair à midi sans mettre ses lunettes, qui nomme un sot un sot et Chamaille trois sots en un, ou un en trois (comme il voudra), et, pour honorer Dieu, honore sa raison, qui du grand luminaire est le plus beau rayon.
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Là-dessus, ils se turent et burent, en grognant et boudant, accoudés sur la table tous deux, et se tournant le dos. Moi j’éclatai de rire. Alors, ils s’aperçurent que je n’avais rien dit, et je le remarquai, moi-même, à cet instant. Jusque-là, j’étais occupé à les voir, à les écouter, en m’amusant des arguments, en les mimant des yeux, du front, en répétant tout bas les mots, en remuant sans bruit la bouche, comme un lapin qui mâche un chou. Mais les deux enragés parleurs me sommèrent de déclarer pour lequel des deux j’étais. Je répondis:
—Pour tous les deux, et pour quelques autres encore. N’en est-il plus à discourir? Plus on est de fous, plus on rit et plus on rit, plus on est sage... Mes compères, quand vous voulez savoir ce que vous possédez, vous commencez par aligner sur une page tous vos chiffres; après, vous les additionnez. Pourquoi donc ne pas mettre au bout l’une de l’autre vos lubies? Toutes ensemble font peut-être la vérité. La vérité vous fait la nique, quand vous voulez l’accaparer. Le monde, enfants, a plus d’une explication: car chacune n’explique qu’un côté de la question. Je suis pour tous vos dieux, les païens, les chrétiens, et pour le dieu raison, par-dessus le marché.
À ces mots, tous les deux s’unissant contre moi, courroucés, m’appelèrent pyrrhonien et athée.
—Athée! que vous faut-il? que voulez-vous de moi? Votre Dieu ou vos dieux, votre loi ou vos lois veulent venir chez moi? Qu’ils viennent! Je les reçois. Je reçois tout le monde, je suis hospitalier. Le bon Dieu me plaît fort, et ses saints encore plus. Je les aime, les honore, et leur fais la risette; et (ce sont bonnes gens) ils ne refusent pas de venir avec moi faire un bout de causette. Mais, pour vous parler franc, un seul Dieu, je l’avoue, je n’en ai pas assez. Qu’y faire? je suis gourmand... on me met à la diète! J’ai mes saints, j’ai mes saintes, mes fées et mes esprits, ceux de l’air, de la terre, des arbres et des eaux; je crois à la raison; je crois aussi aux fous, qui voient la vérité; et je crois aux sorciers. J’aime bien à penser que la terre suspendue se balance dans les nues, et je voudrais toucher, démonter, remonter tous les beaux mécanismes de l’horloge du monde. Mais cela ne fait point que je n’aie du plaisir à écouter chanter les célestes grillons, les étoiles aux yeux ronds, et à épier l’homme au fagot dans la lune... Vous haussez les épaules? Vous, vous êtes pour l’ordre. Eh! l’ordre a bien son prix! Mais il n’est pas pour rien, et il se fait payer. L’ordre, c’est ne pas faire ce qu’on veut, et c’est faire ce qu’on ne voudrait pas. C’est se crever un œil, pour mieux voir avec l’autre. C’est abattre les bois pour y faire passer les grandes routes droites. C’est commode, commode... Mais bon Dieu! que c’est laid!! Je suis un vieux Gaulois: beaucoup de chefs, beaucoup de lois, tous frères, et chacun pour soi. Crois si tu veux, et laisse-moi, si je veux, ne pas croire ou croire. Honore la raison. Et surtout, mon ami, ne touche pas aux dieux! Il en bout, il en pleut, d’en haut, d’en bas, dessus nos nez, dessous nos pieds; le monde en est gonflé, comme laie en gésine. Je les estime tous. Et je vous autorise à m’en apporter d’autres. Mais je vous défie bien de m’en reprendre un seul, ni de me décider à lui donner congé; à moins que le coquin n’ait par trop abusé de ma crédulité.
Me prenant en pitié, Paillard et le curé demandèrent comment je pouvais retrouver mon chemin, au milieu de ce tohu-bohu.
—Je l’y trouve fort bien, dis-je; tous les sentiers me sont familiers, je m’y promène à l’aise. Quand je vais seul par la forêt, de Chamoux à Vézelay, croyez-vous donc que j’aie besoin de la grand-route? Je vais, je viens, les yeux fermés, par les chemins des braconniers; et si je suis peut-être arrivé le dernier, du moins j’apporte au gîte ma gibecière pleine. Tout y est à sa place, rangé, étiqueté: le bon Dieu à l’église, les saints dans leurs chapelles, les fées parmi les champs, la raison sous mon front. Ils s’entendent très bien: chacun a sa chacune, sa tâche et sa maison. Ils ne sont pas soumis à un roi despotique; mais, tels messieurs de Berne et leurs confédérés, ils forment tous entre eux des cantons alliés. Il en est de plus faibles, il en est de plus forts. Ne t’y fie pas pourtant! On a parfois besoin des faibles contre les forts. Et certes, le bon Dieu est plus fort que les fées. Tout de même, il lui faut aussi les ménager. Et le bon Dieu tout seul n’est pas plus fort que tous. Un fort trouve toujours un plus fort qui le croque. Croquant croqué. Oui-dà. On ne m’ôtera pas, voyez-vous, de l’idée, que le plus grand bon Dieu, nul ne l’a encore vu. Il est très loin, très haut, tout au fond, tout au haut. Comme notre sire roi. On connaît (trop) ses gens, intendants, lieutenants. Mais lui reste en son Louvre. Le bon Dieu d’aujourd’hui, celui que chacun prie, c’est comme qui dirait M. de Concini... Bon, ne me bourre point, Chamaille! Je dirai, pour ne point te fâcher, que c’est notre bon duc, M. de Nivernois. Que le Ciel le bénisse! Je l’honore et je l’aime. Mais devant le seigneur du Louvre, il se tient coi, et fait bien. Ainsi soit!