—Ainsi soit! dit Paillard; mais il n’est pas ainsi. Hélas! il s’en faut bien! «En l’absence du seigneur, se connaît le serviteur.» Depuis que notre Henri est mort, et le royaume en quenouille tombé, les princes jouent avec la quenouillette, la quenouilleuse... «Les jeux des princes plaisent à ceux-là qui les font...» Ces larrons vont pêcher dedans le grand vivier, et vider le trésor de l’or et des victoires futures endormies dans les coffres de l’Arsenal, que garde M. de Sully. Ah! que le vengeur vienne, qui leur fera cracher la tête, avec l’or qu’ils ont mangé!

Là-dessus nous en dîmes plus qu’il n’est prudent de le noter: car sur ce chant donné, nous étions tous d’accord. Et nous fîmes aussi quelques variations sur les princes enjuponnés, sur les cafards empantouflés, les gras prélats, et sur les moines fainéants. Je dois dire que Chamaille improvisait sur ce sujet les plus beaux chants, les plus brillants. Et le trio continua de marcher en mesure, tous trois comme une voix, quand nous prîmes pour thème, après les mielleux, les fielleux, après les faux dévots ceux-là qui le sont trop, les fanatiques de tout poil, huguenots, cagots, nigauds, ces imbéciles qui prétendent, pour imposer l’amour de Dieu, le faire entrer à coup de trique, ou bien de dague dans la peau! Le bon Dieu n’est pas un ânier, pour nous mener par le bâton. Qui veut se damner, qu’il se damne! Faut-il encore le tourmenter, de son vivant, et le brûler? Dieu merci, laissez-nous tranquilles! Que chacun vive, en notre France, et laisse vivre son prochain! Le plus impie est un chrétien: car Dieu est mort pour tous les hommes. Et puis, le pire et le meilleur, au bout du compte, ce sont deux pauvres animaux: orgueil ne sied ni dureté; ils se ressemblent, comme deux gouttes d’eau.

Après quoi, fatigués de parler, nous chantâmes, entonnant à trois voix un cantique à Bacchus, le seul dieu sur lequel moi, Paillard, le curé, nous ne discutions pas. Chamaille proclamait bien haut qu’il préférait celui-là à ces autres, que tous ces sales moines de Luther et Calvin et les prêchi-prêcha débitent en sermons. Bacchus, lui, est un dieu que l’on peut reconnaître, et digne de respect, un dieu de bonne souche, bien française... que dis-je? chrétienne, mes chers frères: car Jésus n’est-il pas, dans certains vieux portraits, parfois représenté en un Bacchus qui foule les grappes avec ses pieds? Buvons donc, mes amis, à notre Rédempteur, notre Bacchus chrétien, notre Jésus riant dont le beau sang vermeil coule sous nos coteaux et parfume nos vignes, nos langues et nos âmes, et verse son esprit doux, humain, généreux et railleur gentiment, dans notre claire France, au bon sens, au bon sang!

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À ce point du discours, et comme nous choquions nos verres, en l’honneur du gai bon sens français qui se rit de l’excès en tout («Entre les deux s’assied le sage»... d’où vient qu’il sied souvent par terre), un grand bruit de portes fermées, de pas pesants dans l’escalier, de Jésus! de Joseph! d’ave, et de gros soupirs oppressés, nous annonça l’invasion de dame Héloïse Curé, comme on nommait la gouvernante, ou «la Curée». Elle soufflait, en essuyant sa large face avec un coin de tablier, et s’exclama:

—Holà! Holà! Au secours, monsieur le curé!

—Eh! grosse bête, qu’y a-t-il? demanda l’autre, impatienté.

—Ils viennent! Ils viennent! Ce sont eux!

—Qui? Ces chenilles, qui s’en vont par les champs, en procession? Je te l’ai dit, ne parle plus de ces païens, mes paroissiens!

—Ils vous menacent!