—Eh! ma mignonne, dis-je, sans doute! Être mangé, c’est un petit désagrément. Il n’y faut pas penser. Pense plutôt à qui le mange, au beau poisson. Il dit: «c’est bon!»
—Mais si c’était toi pourtant que l’on mange, père-grand!
—Eh bien, je le dirais aussi: «Je suis-t-y bon! L’heureux coquin! Ah! quelle chance il a, le gaillard qui me mange!»
Voilà, ma fille, voilà comment père-grand est: toujours content! Mangeur, mangé, il n’est rien de tel que d’arranger la chose en sa cervelle. Un Bourguignon trouve tout bon.
En devisant ainsi, déjà nous nous trouvâmes (il n’était pas onze heures) arrivés chez Riou, sans y avoir pensé. Cagnat et Robinet m’attendaient, mais en paix, sur la berge vautrés; et Binet, qui avait pris ses précautions et sa canne à pêcher, taquinait le goujon.
J’entrai dans le chantier. À partir du moment où je suis au milieu des beaux arbres couchés, dévêtus et tout nus, et que la bonne odeur de sciure me monte au nez, dame, j’avoue, le temps et l’eau ont pu couler. Je ne puis me lasser de leur tâter les cuisses. J’aime un arbre plus qu’une femme. Chacun a sa folie. J’ai beau savoir celui que je veux et prendrai. Si j’étais chez le Grand Turc et que je visse, en un marché, celle que j’aime parmi vingt belles filles nues, croyez-vous que m’empêcherait mon amour pour ma mie de savourer de l’œil, en passant, les appâts du reste du troupeau? Je ne suis pas si sot! Pourquoi Dieu m’aurait-il donné des yeux avides de la beauté, si, quand elle apparaît, je devais les fermer? Non, les miens sont ouverts, comme des portes cochères. Tout y entre, rien ne se perd. Et comme, vieux finaud, je sais voir sous la peau des femelles rusées leurs désirs, leur malice et leur fourbe pensée, ainsi sous l’écorce rude ou lisse de mes arbres je sais lire l’âme enclose, qui sortira de l’œuf,—si je veux le couver.
En attendant que je veuille, Cagnat, qui s’impatiente (c’est un avale-tout-cru, il n’y a que nous, les vieux, qui sachions savourer), converse à coups de gueule avec quelques flotteurs qui, de l’autre côté de l’Yonne, vont flânant, ou font le pied de grue sur le pont de Béyant. Car, dans les deux faubourgs, si les oiseaux diffèrent, leur coutume est la même: percher, pendant le jour, les fesses incrustées sur le rebord des ponts, et se rincer le bec, dans un voisin bouchon. La conversation, comme c’est l’habitude, entre fils de Beuvron et fils de Bethléem, consiste en quolibets. Ces messieurs de Judée nous traitent de paysans, d’escargots de Bourgogne et de croque-fumier. Et nous, nous répliquons à leurs aménités, en les nommant «guernouilles» et gueules de brochets... Je dis: nous, car ne puis, quand j’entends chanter les litanies, me dispenser de dire mon: Ora pro nobis! C’est pour être poli. À qui vous parle, on doit répondre. Après que nous eûmes honnêtement échangé quelques propos jolis (voilà-t-il pas que sonne l’angelus de midi! J’en sursaute, ébaubi... Hohé! le Temps, hohé! Mais ton sablier fuit!...) je prie premièrement nos bons flotteurs d’aider Cagnat et Robinet à charger ma charrette, et de la charrier, secundo, à Beuvron, avec le bois que j’ai choisi. Ils crient beaucoup:
—Sacré Breugnon! Tu ne te gênes pas!
Ils crient beaucoup, mais ils le font. Ils m’aiment, au fond.
Nous revînmes au galop. Sur le pas des boutiques, admirant notre zèle, on nous regardait passer. Mais quand mon attelage arriva sur le pont de Beuvron et qu’on trouva, fidèles, les trois autres moineaux, Fétu, Gadin, Trinquet, qui voyaient couler l’eau, les jambes s’arrêtèrent, et les langues, presto, se remirent en marche. Les uns méprisaient les autres, parce qu’ils faisaient quelque chose. Les autres méprisaient les uns, parce qu’ils ne faisaient rien. Tout le répertoire des chanteurs y passa. Sur la borne du coin, moi, je m’étais assis, et j’attendais la fin, pour décerner le prix. Lorsqu’une voix me crie à l’oreille: