Que j’en eusse volontiers découpé une tranche!... Peut-être un autre fruit eût-il aussi fait l’affaire. J’étais jeune, le sang chaud, épris des onze mille vierges; était-ce elle que j’aimais? Il y a des heures dans la vie où l’on serait amoureux d’une chèvre coiffée. Mais non, Breugnon, tu blasphèmes, tu n’en crois pas un mot. La première qu’on aime, c’est la vraie, c’est la bonne, c’est celle qu’on devait aimer; les astres l’avaient fait naître, pour vous désaltérer. Et c’est probablement parce que je ne l’ai pas bue, que j’ai soif, toujours soif, et l’aurai toute ma vie.

Comme nous nous entendions! Nous passions notre temps à nous asticoter. Nous avions tous les deux la langue bien pendue. Elle me disait des injures; et moi, pour un boisseau, j’en rendais un setier. Tous deux, l’œil et la dent prompts à mordre le morceau. Nous en riions parfois, jusqu’à nous étrangler. Et elle, pour rire, après une méchanceté, se laissait choir à terre, assise à croupetons, comme si elle voulait couver ses raves et ses oignons.

Le soir, elle venait causer, près de mon mur. Je la vois, une fois, tout en parlant et riant, avec ses yeux hardis qui cherchaient dans mes yeux le défaut de mon cœur, pour le faire crier, je la vois, bras levés, attirant une branche de cerisier chargée de rouges pendeloques qui formaient une guirlande autour des cheveux roux; et, sans cueillir les fruits, les becquetant à l’arbre, gorge tendue, bec en l’air, en laissant les noyaux. Image d’un instant, éternelle et parfaite, jeunesse, jeunesse avide qui tette les mamelles du ciel! Que de fois j’ai gravé la ligne de ces beaux bras, de ce cou, de ces seins, de cette bouche gourmande, de cette tête renversée, sur les panneaux de meubles, en un rinceau fleuri!... Et penché sur mon mur, tendant le bras, je pris violemment, j’arrachai la branche qu’elle broutait, j’y appliquai ma bouche, je suçai goulûment les humides noyaux.

Nous nous retrouvions aussi, le dimanche, à la promenade, ou à la Cave de Beaugy. Nous dansions; j’avais la grâce de maître Martin Bâton; amour me donnait des ailes: amour apprend, dit-on, aux ânes à danser. Je crois qu’à aucun instant, nous ne cessions de batailler... Qu’elle était agaçante! M’en a-t-elle dégoisé, des malices mordantes, sur mon long nez de travers, ma grande gueule bâillante où l’on eût pu, dit-elle, faire cuire un pâté, ma barbe de savetier, et toute cette mienne figure que monsieur mon curé prétend faite à l’image du Dieu qui m’a créé! (Quelle pinte de rire, alors, quand je le verrai!) Elle ne me laissait pas une minute de repos. Et je n’étais non plus ni bègue, ni manchot.

À ce jeu prolongé, nous commencions tous deux, vrai Dieu, à nous échauffer... Te souviens-tu, Colas, des vendanges en la vigne de maître Médard Lagneau? Belette était conviée. Nous étions côte à côte courbés dans les perchées. Nos têtes se touchaient presque, et ma main quelquefois, en dépouillant un cep, rencontrait par mégarde sa croupe ou son mollet. Alors elle relevait sa face enluminée; comme une jeune pouliche, elle m’appliquait une ruade, ou me barbouillait le nez avec le jus d’une grappe; et moi, je lui en écrasais une, juteuse et noire, sur sa gorge dorée que le soleil brûlait... Elle se défendait, ainsi qu’une diablesse. J’avais beau la presser, jamais je ne réussis une fois à la prendre. Chacun de nous guettait l’autre. Elle attisait le feu et me regardait brûler, en me faisant la nique:

—Tu ne m’auras pas, Colas...

Et moi, l’air innocent et tapi sur mon mur, gros chat ramassé en boule qui fait celui qui dort et, par l’étroite raie des paupières entrouvertes, épie la souris qui danse, je me pourléchais d’avance:

—Rira bien le dernier.

Or, un après-midi (c’était en ce mois-ci), tout à la fin de mai (mais il faisait alors bien plus chaud qu’aujourd’hui), l’air était accablant; le ciel blanc vous soufflait son haleine brûlante comme la gueule d’un four; dedans ce nid blotti, depuis presque une semaine, l’orage couvait ses œufs qui ne voulaient pas éclore. On fondait, de chaleur; le rabot était en eau, et mon vilebrequin me collait dans la main. Je n’entendais plus Belotte, qui tout à l’heure chantait. Je la cherchai des yeux. Dans le jardin, personne... Soudain, je la vis là-bas, à l’ombre de la cabane, assise sur une marche. Elle dormait, bouche ouverte, la tête renversée, sur le seuil de la porte. Un de ses bras pendait, le long de l’arrosoir. Le sommeil l’avait brusquement terrassée. Elle s’offrait sans défense, tout son corps étalé, demi-nue et pâmée sous le ciel enflammé, comme une Danaé! Je me crus Jupiter. J’escaladai le mur, j’écrasai en passant les choux et les salades, je la pris à pleins bras, je la baisai à pleine bouche; elle était chaude et nue et mouillée de sueur; à demi endormie, elle se laissait prendre, gonflée de volupté; et, sans rouvrir les yeux, sa bouche cherchait ma bouche et me rendait mes baisers. Que se passa-t-il en moi? Quelle aberration! Le torrent du désir me coulait sous la peau; j’étais ivre, j’étreignais cette chair amoureuse; la proie que je convoitais, l’alouette rôtie me venait choir dans le bec... Et voici (grande bête!) que je n’osai plus la prendre. Je ne sais quel scrupule stupide me saisit. Je l’aimais trop, il m’était pénible de penser que le sommeil la liait, que je tenais son corps et non pas son esprit, et que ma fière jardinière, je ne la devrais donc qu’à une trahison. Je m’arrachai au bonheur, je dénouai nos bras, nos lèvres et les liens qui nous tenaient rivés. Ce ne fut pas sans peine: l’homme est feu et la femme étoupe, nous brûlions tous les deux, je tremblais et soufflais, comme cet autre sot qui vainquit Antiope. Enfin, je triomphai, c’est-à-dire que je m’enfuis. À trente-cinq ans de là le rouge m’en monte au front. Ah! jeunesse imbécile! Qu’il est bon de penser qu’on a été si bête, et que cela fait frais au cœur!...

À partir de ce jour, elle fut avec moi une diablesse incarnée. Fantasque autant que trois troupeaux de chèvres capricantes, plus que nuée changeante, un jour elle me dardait un mépris insultant, ou bien elle m’ignorait; un autre, m’arquebusait de regards langoureux, de rires enjôleurs; cachée derrière un arbre, me visait sournoisement avec une motte de terre s’écrasant sur ma nuque quand j’avais le dos tourné, ou—pan sur le pif!—avec un noyau de prune, lorsque je levais le nez. Et puis, à la promenade, elle caquetait, coquetait et coquericotait, avec l’un, avec l’autre.