Le pire est qu’elle s’avisa, pour mieux me dépiter, de prendre au trébuchet un autre merle de ma sorte, mon meilleur compagnon, Quiriace Pinon. Nous étions, lui et moi, les deux doigts de la main. Tels Oreste et Pylade, il n’était pas de rixes, noces ou festins où l’on vît l’un sans l’autre, s’escrimant de la gueule, du jarret ou du poing. Il était noueux comme un chêne, trapu, carré d’épaules et carré du cerveau, franc de la langue et franc du collier. Il eût tué quiconque m’eût voulu chercher noise. Ce fut lui justement qu’elle choisit pour me nuire. Elle n’eut pas grand-peine. Il suffit de quatre œillades et d’une demi-douzaine des coutumières grimaces. Jouer de l’air innocent, langoureux, effronté, ricaner, chuchoter, ou faire la sucrée, ciller, battre des paupières, montrer les dents, sa lèvre mordre, ou bien la pourlécher de sa langue pointue, se tortiller le cou, se dandiner les hanches, et hocher le croupion, comme une bergeronnette, quel est le fils d’Adam qui ne se laisserait prendre aux petites manigances de la fille du serpent? Pinon en perdit le peu qu’il avait de raison. Dès lors, nous fûmes deux, perchés sur notre mur, pantelants et pantois, à guetter la belette. Sans desserrer les dents, déjà nous échangions des regards furieux. Elle, attisait le feu et, pour mieux l’exciter, l’aspergeait par moments d’une douche d’eau glacée.

Quel que fût mon dépit, je riais de l’arrosage. Mais Pinon, ce grand cheval, en piaffait dans la cour. Il en jurait de rage, sacrait, menaçait, tempêtait. Il était incapable de comprendre une plaisanterie, à moins qu’il ne l’eût faite (et personne, en ce cas, ne la comprenait que lui; mais il en riait pour trois). La donzelle cependant, comme une mouche sur du lait, se délectait, buvant ces injures amoureuses; cette rude manière différait de la mienne; et quoique cette Gauloise matoise, bonne raillarde, gaillarde, fût bien plus près de moi que de cet animal hennissant, se cabrant, ruadant, pétaradant, par divertissement, par amour du changement, et pour me faire damner, elle n’avait que pour lui de regards prometteurs, de sourires alléchants. Mais lorsqu’il s’agissait de tenir ses promesses et que déjà le sot, fanfaron, s’apprêtait à sonner sa fanfare, elle lui riait au nez et le laissait quinaud. Moi, je riais aussi, bien entendu; et Pinon dépité tournait contre moi sa rage; et il me soupçonnait de lui souffler sa belle. Advint que, certain jour, il me pria tout net de lui céder la place. Je dis avec douceur:

—Frère, j’allais justement te faire la même prière.

—Alors, frère, dit-il, faut se casser la tête.

—J’y pensais, répondis-je; mais, Pinon, il m’en coûte.

—Moins qu’à moi, mon Breugnon. Va-t’en donc, s’il te plaît: c’est assez d’un seul coq dans un seul poulailler.

—D’accord, dis-je, va-t’en, toi: car la poule est à moi.

—À toi! tu as menti, cria-t-il, paysan, cul-terreux, et mangeux d’caillé! Elle est mienne, je la tiens, nul autre n’y goûtera.

—Mon pauvre ami, je réponds, tu ne t’es donc pas regardé! Auvergnat, croque-navets, à chacun son potage! Ce fin gâteau de Bourgogne est à nous; il me plaît, j’en suis affriandé. N’y a point de part pour toi. Va déterrer tes raves.

De menace en menace, nous en vînmes aux coups. Pourtant, nous avions regret, car nous nous aimions bien.