—Grand merci! dis-je. Goujon aime l’appât, mais tient à ses boyaux.
Riant du coin de ses lèvres serrées, sans ciller:
—Quand j’ai su, reprit-elle, ta rixe avec cet autre, cet autre animal dont je ne sais plus le nom (j’étais en train de laver mon linge à la rivière, on me dit qu’il t’égorgeait), je lâchai mon battoir (eh! vogue la galère) qui alla au fil de l’eau, et piétinant mon linge, culbutant mes commères, je courus sans sabots, courus à perdre haleine, je voulais te crier: «Breugnon! tu n’es pas fou? tu ne vois donc pas que je t’aime? Tu seras bien avancé, quand tu te seras fait happer un de tes meilleurs morceaux par la gueule de ce loup! Je ne veux point d’un mari détrenché, disloqué. Je te veux tout entier...» Ah! landeridera, lanlaire, lanturlu, tandis que je faisais tous ces lantiponnages, ce maître hurluberlu lampait au cabaret, ne savait déjà plus pourquoi s’était battu, et bras dessus bras dessous, avec le loup s’enfuit (ah! le lâche! le lâche!), fuit devant la brebis!... Breugnon, que je t’ai haï!... Bonhomme, quand je te vois, quand je nous vois aujourd’hui, cela me paraît comique. Mais alors, mon ami, je t’aurais avec délices écorché, grillé vif; et, ne pouvant te punir, c’est moi, puisque je t’aimais, c’est moi que je punis. L’homme au moulin s’offrit. Dans ma rage, je le pris. Si ce n’eût été cet âne, j’en aurais pris un autre. Faute d’un Martin Bâton, l’abbaye n’eût point chômé. Ah! comme je me vengeai! Je ne pensais qu’à toi, tandis qu’il...
—Je t’entends!
—...tandis qu’il me vengeait. Je pensais: «Qu’il revienne à présent! Le chef te démange-t-il, Breugnon, en as-tu ton compte? Qu’il revienne! Qu’il revienne!»... Hélas! tu es revenu, plus tôt que je n’aurais voulu... Tu sais la suite. À mon sot je me trouvai attachée, pour la vie. Et l’âne (est-ce lui ou moi?) est resté au moulin.
Elle se tut. Je dis:
—Au moins, y es-tu bien?
Elle haussa les épaules et dit:
—Aussi bien que l’autre.
—Diable! fis-je, cette maison doit être un paradis?