—Eh! qu’est-ce que tu attends?

—Mais, monsieur, de savoir qui sera le plus fort.

—Coquin, n’as-tu pas honte? N’es-tu pas capable de distinguer le jour de la nuit et le roi de ses ennemis?

—Ma foi, monsieur, nenni. Vous m’en demandez trop. Je vois bien qu’il fait jour, je ne suis pas aveugle; mais entre gens du roi et gens des seigneurs princes, pour ce qui est de faire choix, vraiment je ne saurais dire lesquels boivent le mieux et font plus de dégâts. Je n’en dis point de mal; ils ont bon appétit: c’est qu’ils se portent bien. Bonne santé à vous je souhaite pareillement. Les beaux mangeurs me plaisent; j’en ferais bien autant. Mais pour ne rien celer, j’aime mieux mes amis qui mangent chez les autres.

—Drôle, tu n’aimes donc rien?

—Monsieur, j’aime mon bien.

—Ne peux-tu l’immoler à ton maître, le roi?

—Je le veux bien, monsieur, si ne puis autrement. Mais je voudrais pourtant savoir, si nous n’étions en France quelques-uns qui aimons nos vignes et nos champs, ce que le roi pourrait se mettre sous la dent! À chacun son métier. Les uns mangent. Les autres... les autres sont mangés. La politique est l’art de manger. Pauvres gens, que pourrions-nous en faire? À vous la politique, et à nous notre terre! Avoir une opinion, ce n’est pas notre affaire. Nous sommes ignorants. Que savons-nous, sinon, comme Adam notre père,—(il fut aussi le vôtre, dit-on; mais quant à moi, je n’en crois rien, pardon..., votre cousin peut-être...)—que savons-nous, sinon donc engrosser la terre et la rendre féconde, creuser, labourer ses flancs, semer, faire pousser l’avoine et le froment, tailler, greffer la vigne, faucher, moissonner les gerbes, battre le grain, fouler la grappe, faire le vin, le pain, fendre le bois, tailler la pierre, couper le drap, coudre le cuir, forger le fer, ciseler, menuiser, creuser les canaux et les routes, bâtir, dresser les villes avec leurs cathédrales, ajuster de nos mains sur le front de la terre la parure des jardins, faire fleurir sur les murs et les panneaux de bois l’enchantement de la lumière, dévêtir de la gaine de pierre qui les enserre les beaux corps blancs et nus, attraper à l’affût dans l’air les sons qui passent et les emprisonner dans les flancs brun doré d’un violon gémissant ou dans ma flûte creuse, enfin nous rendre maîtres de la terre de France, du feu, de l’eau, de l’air, des quatre-s éléments, et les faire servir à votre amusement..., que savons-nous de plus, et comment aurions-nous la prétention de croire que nous comprenions rien aux affaires publiques, aux querelles des princes, sacrés desseins du roi, jeux de la politique, et autres métaphysiques? Il ne faut pas, monsieur, péter plus haut que son cul. Nous sommes bêtes de somme et faits pour être battus. D’accord! Mais de quel poing il nous agrée le plus, et quelle trique nous est le plus moelleuse au dos..., grave question, monsieur, trop forte pour mon cerveau! À vous dire le vrai, l’un ou l’autre, peu m’en chaut. Faudrait, pour vous répondre, avoir la trique à la main, soupeser l’une et l’autre, et l’essayer très bien. Faute de quoi, patience! Souffre, souffre, enclumeau. Souffre, tant qu’es enclumeau. Frappe, quand tu seras marteau...

L’autre, indécis, me regardait, le nez fronçait, et ne savait s’il devait rire ou se fâcher, lorsqu’un écuyer de la suite, qui m’avait vu jadis chez feu notre bon duc de Nivernois, dit:

—Monseigneur, je le connois, l’original: bon ouvrier, fin menuisier, grand parolier. Il est sculpteur, de son métier.