Le noble sieur ne sembla point, pour cet avis, modifier son opinion sur Breugnon; ne commença de témoigner quelque intérêt à sa chétive personne («chétive» est mis là, mes fils, par modestie: car je pèse un peu moins qu’un muid) que lorsqu’il sut par l’écuyer et par son hôte, mons d’Asnois, que de mes œuvres tel et tel prince faisaient cas. Il ne fut pas lors le dernier à s’extasier sur la fontaine qu’en la cour on lui montra, par moi sculptée, représentant fille troussée qui porte dans son tablier deux canards se débattant, ouvrant le bec, l’aile battant. Après, il vit dans le château des meubles miens et des panneaux. M. d’Asnois se pavanait. Ces riches bêtes! On dirait que cette œuvre qu’ils ont payée, de leurs deniers, ils l’ont créée!... Le Maillebois, pour m’honorer, jugea séant de s’étonner que je restasse en ce pays, étouffé, loin des grands esprits de Paris, et demeurasse cantonné en ces travaux de patience, de vérité, rien d’inventé,—d’attention, nulle envolée,—d’observation, point d’idées, point de symbole, allégorie, philosophie, mythologie,—bref, rien de tout ce qui assure le connaisseur que c’est de la grande sculpture. (Un grand seigneur n’admire rien qui ne soit grand.)

Je répondis modestement (humble je suis, un peu benêt) que je savais très bien le peu que je valais, que chacun dans ses limites doit s’enfermer. Un pauvre homme de notre sorte n’a rien vu, rien entendu, ne connaît rien, donc il se tient, quand il est sage, à l’humble étage du Parnasse, où l’on s’abstient de tout dessein vaste et sublime; et de la cime où se profilent les ailes du sacré cheval, détournant ses yeux effrayés, il creuse en bas, au pied du mont, la carrière dont les pierres pourront servir à sa maison. D’esprit borné par pauvreté, il ne fait rien, ne conçoit rien qui ne soit d’usage quotidien. L’art utile, voilà son lot.

—L’art utile! Les deux mots jurent ensemble, dit mon sot. Il n’est de beau que l’inutile.

—Grande parole! acquiesçai-je. Il est bien vrai. Partout dans l’art et dans la vie. Rien n’est plus beau qu’un diamant, un prince, un roi, un grand seigneur ou une fleur.

Il s’en alla, content de moi. M. d’Asnois me prit le bras et me souffla:

—Maudit farceur! As-tu fini de te gausser? Oui, fais la bête. Agnelet bée, je te connais. Ne dis pas non. Pour ce beau fraisier de Paris, cueille à ton gré, vas-y, mon fils! Mais si jamais tu t’avisais de t’attaquer à moi aussi, garde, Breugnon, mon garçon! Car tu auras du bâton.

Je protestai:

—Moi, monseigneur! M’attaquer à Votre Grandeur! Mon bienfaiteur! Mon protecteur! Est-il possible de prêter à Breugnon cette noirceur?... Passe encore d’être noir, mais par Dieu, d’être bête! À d’autres, s’il vous plaît! Ce n’est pas notre fait. Grand merci, j’aime trop ma peau, pour ne pas bien respecter celle qui sait se faire respecter. Je ne m’y frotte; ouais, pas si sot! Car vous êtes non seulement le plus fort (cela va de soi), mais beaucoup plus malin que moi. Eh! je ne suis qu’un renardeau, près de Renard en son château. Combien de tours en votre sac! Que vous en avez mis dedans, jeunes et vieux, fous et prudents!

Il s’épanouit. Rien ne plaît tant que d’être loué pour le talent qu’on a le moins.

—C’est bon, dit-il, maître bavard. Laissons mon sac, voyons plutôt ce que tu portes dans le tien. Car je me doute que si tu viens, ce n’est pour rien.