—Moi! protesta Annette, toute confuse.

Sylvie s’était levée du banc, et, debout devant sa sœur, elle lui serra la tête tendrement contre son corps, et dit:

—Pauvre... pauvre Annette!...

A partir de ce jour, les deux sœurs se virent constamment. Il ne se passa plus de semaine qu’elles ne se réunissent. Sylvie venait le soir, à Boulogne, surprendre Annette. Plus rarement, Annette retournait chez Sylvie. Par une convention tacite, elles s’arrangeaient de façon qu’Annette ne pût rencontrer l’ami. Elles adoptèrent un jour régulier pour déjeuner ensemble à la crémerie, et jouaient à se donner rendez-vous, ça et là dans Paris. Elles avaient autant de joie l’une que l’autre, à se retrouver ensemble. Ce devint un besoin. Les jours où on ne s’était pas vues, les heures se traînaient, la vieille tante ne parvenait pas à rompre le mutisme d’Annette, et Sylvie, maussade, turlupinait l’ami, qui n’en pouvait mais. La seule chose qui permît de tolérer l’attente était la pensée de tout ce qu’on aurait à se dire, quand on se reverrait. Cela ne suffisait pas toujours; et jamais Annette ne fut aussi heureuse qu’un soir, passé dix heures, quand Sylvie sonna à la porte, disant qu’elle n’avait pu attendre au lendemain pour l’embrasser. Elle brûlait de la retenir; mais la petite, qui n’avait, jurait-elle, que cinq minutes à rester, repartit en courant, après une heure de caquetage, tout d’un trait, sans souffler.

Annette eût voulu faire profiter sa sœur de sa maison, de son bien-être. Mais Sylvie avait une façon brusque d’écarter toutes les tentatives: elle avait mis dans sa tête—sa petite tête butée—qu’elle n’accepterait aucune avance d’argent. Elle ne faisait, en revanche, aucune difficulté pour accepter un objet de toilette, ou bien pour «l’emprunter»: (ce qu’elle empruntait, elle oubliait de le rendre). Il lui arriva même, une ou deux fois, de chiper... oh! rien d’important!... Et, bien entendu, elle n’eût jamais touché à une pièce de monnaie! L’argent, ça c’est sacré! Mais un petit bibelot, un bijou sans valeur... Elle n’y résistait pas. Annette avait remarqué ce jeu de petite gazza ladra; et elle en était gênée. Pourquoi Sylvie ne lui demandait-elle pas? Elle eût été si heureuse de lui donner! Elle tâchait de ne pas voir.—Mais le grand plaisir était d’échanger entre les deux sœurs une blouse, un cache-corset, le linge de leur corps: la passion d’Annette s’en alimentait. Sylvie était experte dans l’art de s’ajuster les robes de sa sœur; et son goût modifiait le goût plus sérieux d’Annette. L’effet n’en était pas toujours très heureux, car Annette, trop éprise, exagérait parfois l’imitation, au delà de ce qui seyait à son style personnel; et Sylvie, amusée, devait retenir son zèle. Beaucoup plus avisée, elle savait, sans le dire, profiter de ce que lui apprenait la sobre distinction d’Annette, certaines nuances de parler, de gestes et de manières; mais sa copie était si fine qu’on eût dit que son modèle la lui eût empruntée.

Cependant, malgré leur intimité, Annette ne parvenait à connaître qu’une part de la vie de sa sœur. Sylvie avait son indépendance; et elle aimait à la faire sentir. Au fond, elle n’avait pas tout à fait désarmé, de son hostilité de classe; elle tenait à ce qu’Annette vît bien qu’on ne disposait pas d’elle et qu’on n’entrait chez elle qu’autant qu’il lui plaisait. D’ailleurs, son amour-propre n’était pas sans remarquer que sa sœur n’approuvait pas tout en elle. Notamment sa liaison amoureuse. Bien qu’Annette fît effort pour l’accepter, elle ne savait pas dissimuler la gêne que ce sujet lui causait. Ou bien elle le fuyait, ou, quand elle s’obligeait à en parler, avec le désir sincère de faire plaisir à Sylvie, elle avait dans le ton un rien de forcé, que percevait Sylvie; et celle-ci, d’un mot, écartait le sujet. Annette s’en attristait. Elle voulait de tout cœur que Sylvie fût heureuse, heureuse à sa manière. Que cette manière ne fût point celle qu’elle eût préférée, elle ne voulait pas le montrer. Mais elle le montrait sans doute. Quand on a des sentiments forts, on n’est pas très adroit.—Sylvie lui en voulait; et elle se vengeait par son silence. Il fallait un hasard pour qu’Annette apprît, plusieurs semaines après, certains événements importants dans la vie de la jeune sœur.

A vrai dire, de leur importance, il était impossible de faire convenir Sylvie; et peut-être glissaient-ils en effet sur l’élasticité de son tempérament; mais il se pouvait aussi que son amour-propre le prétendît plus que ce n’était. Annette, incidemment, reçut ainsi la nouvelle que, «depuis quelque temps»,—(impossible de préciser: c’était de «l’histoire ancienne»!...)—l’ami n’était plus là, la liaison s’était dénouée. Sylvie ne s’en montrait pas autrement affectée. Annette l’était davantage; mais ce n’était point de regrets. Elle essaya gauchement de savoir ce qui s’était passé. Sylvie haussait les épaules, riait, disait:

—Il ne s’est rien passé. C’est passé, voilà tout.

Annette eût dû s’en réjouir; mais ces mots de sa sœur lui causaient une peine.... Quel étrange sentiment! Comme elle était mal faite!... Ah! ce mot: «passer»..., pour le monde du cœur! Et qu’on le dît en riant!....

Mais cette grande nouvelle—(c’en était une pour elle)—fut, peu après, suivie d’une autre découverte. Un jour qu’Annette annonçait l’intention d’aller prendre sa sœur, au sortir de l’atelier, Sylvie dit tranquillement: