—Demain, je parlerai sérieusement à Roger. Il faut qu’il me connaisse. Il faut que nous voyions loyalement si nous pouvons vivre ensemble...

Mais, le lendemain venu, elle eut tant de plaisir à retrouver Roger, à se laisser envelopper de sa chaude affection, à respirer ensemble l’enivrante douceur de la campagne printanière, a rêver du bonheur—(impossible peut-être, mais qui sait? qui sait?... peut-être tout proche... il n’y a qu’à tendre la main...)—qu’elle remit au lendemain les explications... Et puis, au lendemain... Et puis, au lendemain...

Et, chaque nuit, les angoisses la reprenaient, lancinantes, avec des coups au cœur...

—Il faut, il faut parler... Il le faut pour Roger... Chaque jour il s’enchaîne et m’enchaîne davantage. Je n’ai pas le droit de me taire. C’est le tromper...

Dieu! Dieu! qu’elle était faible!... Pourtant, elle ne l’était pas, dans la vie ordinaire. Mais le souffle de l’amour est comme ces vents chauds, dont la langueur brûlante vous casse les jointures, fait défaillir le cœur. Une lassitude extrême d’obscure volupté. Une peur de bouger. Une peur de penser... L’âme, tapie dans son rêve, craint de s’en éveiller.—Annette savait bien qu’au premier geste qu’elle ferait, le rêve allait se briser...

Mais même en ne bougeant pas, le temps bouge pour nous, et la fuite des jours suffit à entraîner l’illusion qu’on voudrait conserver. On a beau se surveiller: on ne peut vivre ensemble, du matin jusqu’au soir, sans, au bout de quelque temps, se montrer comme on est.

La famille Brissot parut, au naturel. Le sourire était de façade. Annette était entrée dans la maison. Elle vit des bourgeois affairés et moroses, qui géraient leurs biens avec un plaisir âpre. Il n’était pas question ici de socialisme. Des immortels Principes, on invoquait seulement la Déclaration des Droits du propriétaire. Il ne faisait pas bon y porter atteinte. Leur garde était occupé sans relâche à dresser des contraventions. Eux-mêmes, ils exerçaient une surveillance stricte, qui leur était une sorte de délectation chagrine. Ils paraissaient en guerre d’embuscades avec leurs domestiques, avec leurs fermiers, avec leurs vignerons, avec tous leurs voisins. L’esprit de chicane procédurière, qui était dans la famille, et aussi dans la province, s’y épanouissait. Quand le père Brissot avait réussi à pincer au piège un de ceux qu’il guettait, il riait bien. Mais il ne riait point le dernier: l’adversaire était de la même glaise bourguignonne; on ne le prenait pas sans vert; le lendemain, il ripostait par un tour de sa façon. Et l’on recommençait...

Sans doute, à ces démêlés Annette n’était pas conviée; les Brissot en causaient entre eux, au salon, ou à table, tandis que Roger et Annette semblaient occupés l’un de l’autre. Mais la fine attention d’Annette suivait tout ce qui se disait autour. Roger, d’ailleurs, interrompait l’amoureux entretien, pour prendre part à la discussion, qui les passionnait tous. Ils s’échauffaient alors; tous parlaient à la fois; ils oubliaient Annette. Ou ils la prenaient à témoin de faits qu’elle ignorait.—Jusqu’à ce que Madame Brissot, se rappelant la présence de celle qui écoutait, coupât net le colloque, et que, tournant vers elle son sourire fondant, elle remît l’entretien sur des routes fleuries. Alors, sans transition, l’on revenait à l’affable bonhomie. C’était dans le ton général un curieux alliage de pruderie et de gauloiserie,—de même que se mêlaient dans la vie de château largesse et lésinerie. Monsieur Brissot, guilleret, faisait des calembours. Mademoiselle Brissot parlait de poésie. Sur ce thème chacun disait son mot. Ils prétendaient s’y connaître. Leur goût datait d’une vingtaine d’années. Pour tout ce qui concernait l’art, ils avaient des opinions arrêtées. Ils s’appuyaient sur celles, dûment contrôlées, de «leur ami un tel», qui était de l’Institut, et archi-décoré. Pas d’esprits plus timides—avec autorité—que ces grands bourgeois, qui se croyaient aussi avancés en art qu’en politique, et qui ne l’étaient pas plus dans l’une que dans l’autre: car dans l’une et dans l’autre, ils n’arrivaient jamais—à bon escient—qu’après les batailles gagnées.

Annette se sentait bien lointaine. Elle regardait, écoutait, et elle se disait:

—Mais qu’est-ce que j’ai à faire avec ces figures là?