L’idée que l’une ou l’autre pouvait prétendre à exercer sur elle une tutelle ne la révoltait même plus, lui donnait envie de rire. Elle se demandait ce qu’aurait pensé Sylvie, si on l’eût gratifiée d’une famille de cette étoffe. Quels cris, quels éclats de rire!...

Annette y répondait parfois, toute seule, dans le jardin. Et il arrivait que Roger, étonné, l’entendît et lui demandât:

—Qu’est-ce qui vous fait donc rire?

Elle répondait:

—Rien, chéri. Je ne sais pas. Des bêtises...

Et elle tâchait de reprendre sa mine bien sage. Mais c’était plus fort qu’elle: elle repartait de plus belle, et même devant mesdames Brissot. Elle demandait pardon; et mesdames Brissot, indulgentes, un peu vexées, disaient:

—Cette enfant! Il faut qu’elle dépense son rire!

Mais elle ne riait pas toujours. Des ombres passaient brusquement sur sa belle humeur. Après des heures de tendresse et de confiance rayonnantes avec Roger, elle avait, sans transition, et sans aucun motif, des accès de mélancolie, de doute, d’anxiété. L’instabilité de sa pensée, depuis l’automne dernier, bien loin de se calmer, s’accentuait plutôt dans ces mois d’amour partagé. C’étaient, par giboulées, une invasion d’instincts bizarrement désharmoniques, irritabilité, humour baroque, maligne ironie, orgueil ombrageux, rancunes inexpliquées. Annette avait beaucoup à faire de les mettre sous l’éteignoir. Et le résultat n’en était pas fameux: elle semblait alors plongée dans une taciturnité hostile et inquiétante. Comme elle gardait son intelligence nette, elle s’étonnait de ces variations, et elle se les reprochait. Cela n’y changeait pas grand’chose. Mais le sentiment de ses imperfections l’amenait à une indulgence—plus voulue que sincère—pour celles de ces «magots...» (Encore!... L’impertinente!... «Pardon! je ne le ferai plus!...») Puisqu’ils étaient les parents de Roger, elle devait les accepter, si elle acceptait Roger... Toute la question était de savoir si elle acceptait Roger. Le reste, mon Dieu, le reste n’a pas grande importance, quand on est deux pour se défendre.

Seulement, était-on deux? Roger la défendrait-il? Et même, avant de se demander si elle accepterait Roger, Roger l’accepterait-il sincèrement et d’un cœur généreux, lorsqu’il la verrait enfin comme elle était? Car, jusqu’ici, il ne voyait que sa bouche et ses yeux. Quant à ce qu’elle pensait et voulait,—la vraie Annette,—on eût dit qu’il ne tenait pas beaucoup à la connaître; il trouvait plus commode de l’inventer. Annette cependant se berçait de l’espoir que, l’amour aidant, il ne serait pas impossible, après s’être regardés bravement jusqu’au cœur, de se dire:

—Je te prends. Je te prends comme tu es. Je te prends avec tes défauts, tes démons, avec tes exigences, avec ta loi de vie. Tu es ce que tu es. Comme tu es, je t’aime.