Elle se savait capable, pour son compte, de cet acte d’amour. Pendant les derniers jours, elle avait longuement observé Roger, de ses yeux de fleur, où, sans qu’on y prît garde, tout venait se mirer. Roger, qui ne se méfiait plus, s’était souvent montré plus Brissot qu’elle n’eût voulu, pris par les intérêts et les querelles de la tribu, et y portant le même esprit chicanou. Certains petits côtés durs, retors, ne lui étaient pas plaisants. Mais elle ne voulait pas les juger sévèrement, comme elle eût fait chez d’autres. Ces traits lui semblaient imités. Roger, en beaucoup de choses, lui paraissait encore un enfant incertain, soumis aux siens, qu’il copiait béatement, très timide d’esprit, en dépit de ses grandes paroles. Bien qu’elle commençât à percer le peu de consistance de ses projets de rénovation sociale, et qu’elle ne fût plus tout à fait dupe de son idéalisme oratoire, elle ne lui en voulait pas, car elle savait qu’il ne cherchait pas à la tromper, et qu’il était sa première dupe; elle était même prête, avec une tendre ironie, à écarter de son chemin ce qui pourrait troubler l’illusion dont il avait besoin pour vivre. Et jusqu’à son égoïsme naïf, qu’il étalait parfois, d’une façon encombrante, ne la rebutait pas, lui paraissait sans méchanceté. Au fond, tous ses défauts étaient défauts de faiblesse. Et l’amusant était qu’il posait pour la force... L’homme de bronze... Aes triplex... Pauvre Roger!... C’était presque touchant. Annette en riait tout bas, mais en gardant pour lui des trésors d’indulgence. Elle l’aimait bien. Elle le voyait, malgré tout, bon, généreux, ardent. Elle était comme une mère, qui traite d’une main douce les petits vices, à ses yeux, pas bien graves, d’un cher enfant; elle ne l’en rend pas responsable; elle n’en est que plus portée à le plaindre et à le dorloter... Ah! et puis, Annette n’avait pas seulement pour Roger les yeux indulgents d’une mère! Elle avait ceux très partiaux d’une amante. Le corps parlait. Sa voix était bien forte. Celle de la raison pouvait dire ce qui lui plaisait: il y avait une façon d’entendre, qui, de ces blâmes mêmes, allumait les désirs. Annette voyait bien tout. Mais, de même qu’il est une manière, en inclinant la tête et clignant les paupières, d’harmoniser les plans d’un paysage, Annette, tout en voyant les traits fâcheux de Roger, les regardait d’un angle où ils s’adoucissaient. Elle n’eût pas été loin d’aimer jusqu’aux laideurs: car on donne plus de soi, en aimant les défauts de ce qu’on aime; quand on aime ce qu’il a de beau, on ne donne pas, on prend. Annette pensait:
—Je t’aime d’être imparfait. Si tu savais que je le vois, tu t’en irriterais. Pardon! Je n’ai rien vu... Mais moi, je ne suis pas comme toi: je veux que tu me voies imparfaite! Je le suis, je le suis; et j’y tiens; ce que j’ai d’imparfait, c’est moi, plus que le reste. Si tu me prends, tu le prends. Le prends-tu?... Mais tu ne veux pas le connaître. Quand te donneras-tu la peine enfin de me regarder?
Roger n’était pas pressé. Après plusieurs essais inutile pour l’amener sur ce terrain dangereux, qu’il semblait fuir, Annette, dans une promenade, interrompant l’entretien, s’arrêta, lui prit les deux mains, et dit:
—Roger, il faut que nous causions.
—Causer! dit-il en riant. Mais il me semble que nous ne nous en privons pas!
—Non, dit-elle, je n’entends pas nous dire des gentillesses: causer sérieusement.
Il prit tout de suite une mine un peu effrayée.
—N’ayez pas peur, dit-elle. C’est de moi que je voudrais vous parler.
—De vous? dit-il, en se rassérénant. Alors, ce ne peut être que charmant.
—Attendez! Attendez! fit-elle. Quand vous m’aurez entendue, vous ne le direz peut-être plus.