Elle releva les yeux vers Roger, qui, bien tranquille, attendait sa réponse. Elle dit:

—Roger, regardez-moi. N’ai-je pas de bonnes jambes?

—Bonnes et belles, dit-il.

—Ça! fit-elle, le menaçant du doigt, ça n’est pas la question... Ne suis-je pas une solide marcheuse?

—Certes, dit-il, je vous aime d’être ainsi.

—Eh bien, est-ce que vous croyez que je vais me laisser porter?... Vous êtes très bon, très bon, je vous remercie; mais laissez-moi marcher! Je ne suis pas de celles qui craignent les fatigues de la route. Me les enlever, c’est m’enlever l’appétit d’exister. J’ai un peu l’impression que vous et les vôtres, vous avez tendance à me décharger de la peine d’agir et de choisir, à tout installer d’avance dans des cases prévues, bien confortablement,—votre vie, leur vie, ma vie,—tout l’avenir. Moi, je ne voudrais pas. Je ne veux pas. Je me sens au commencement. Je cherche. Je sais que j’ai besoin de chercher, de me chercher.

Roger avait un air bienveillant et railleur.

—Et que pouvez-vous bien chercher?

Il voyait là des lubies de petite fille. Elle le sentit, et dit, d’un ton ému:

—Ne vous moquez pas!... Je ne suis pas grand’chose, je ne m’en fais pas accroire... Mais enfin, je sais que je suis, et que j’ai une vie,... une pauvre vie... Ce n’est pas long, une vie, et ce n’est qu’une fois... J’ai le droit... Non, pas le droit, si vous voulez! cela paraît égoïste... J’ai le devoir de ne pas la perdre, de ne pas la jeter au hasard...