Elle remonta vers le nord, près des lacs de Savoie; et dans une petite ville, au pied des monts, elle prit ses quartiers d'hiver. Sylvie ne fut avertie qu'après installation. Retenue à Paris par son métier, elle ne pouvait faire, de loin en loin, que de brèves visites; et elle s'inquiéta de savoir Annette seule, dans cet endroit perdu. Mais Annette, en ce temps, ne pouvait se trouver assez seule, ni l'endroit assez perdu. Elle se fût délectée d'un ermitage. Plus sa vie intérieure était riche, plus elle avait besoin d'une atmosphère limpide et sans bruit. Elle ne souffrait pas, comme en jugeait Sylvie, d'être, dans son état, abandonnée à des mains étrangères. D'abord, elle avait tant d'affection à dépenser que nul ne lui semblait étranger; et comme la sympathie attire la sympathie, à nul elle ne restait une étrangère longtemps. Ce n'était pas que les gens du pays, peu curieux, s'inquiétassent de la connaître. On se saluait, on échangeait, en passant, quelques paroles cordiales, sur le seuil de la porte, ou par-dessus la haie. On se voulait du bien. Sans doute, en cas de besoin, il n'eût pas fallu trop compter sur cette bonne volonté. Mais c'est déjà beaucoup, dans les jours ordinaires: les jours en sont plus légers. Annette s'accommodait mieux de cette bienveillance indifférente de bonnes gens inconnus qui la laissaient en repos, que des soins tyranniques des parents, des amis, qui s'arrogent sur nous des droits de tutelle pesante...
Mi-novembre... Assise près de la fenêtre, elle regardait, en cousant, la neige nouvelle sur les prés et les arbres emperruqués. Mais ses regards revenaient sur une lettre de faire-part... Mariage de Roger Brissot avec une jeune fille du monde politique de Paris: (Annette la connaissait)... Roger n'avait pas perdu de temps. Mesdames Brissot, vexées de la fuite d'Annette, s'étaient hâtées de conclure un autre hymen, avant que la déconvenue de leur fils pût être ébruitée. Et Roger, par dépit, avait ratifié leur choix. Annette ne pouvait s'étonner, ni se plaindre. Elle s'efforçait même de penser qu'elle en était bien aise, pour ce pauvre Roger. Mais la nouvelle la remuait plus qu'elle n'eût voulu. Tant de souvenirs frémissaient dans l'âme et dans la chair! Et là, dans cette chair, cette vie éveillée par lui... Au fond de l'ombre, les troubles d'autrefois s'agitaient... Non, non, Annette ne permet pas qu'ils ressortent! Elle éprouve une aversion pour ses fièvres passées. Tout ce qui est sensuel la fatigue... Dégoût, révolte... Et cette animosité...—(Cette fois, elle l'a reconnue!...)—Écho de la haine ancestrale de la femelle contre le mâle qui l'a fécondée...
Elle cousait, elle cousait, elle voulait oublier. Souvent, lorsque, nerveuse, elle voyait venir à l'horizon une dangereuse nuée, elle recourait au moulin à prières: le travail. Elle cousait; et ses pensées se rangeaient en bon ordre, comme il fallait...
Et ce jour-là encore, elles se rangèrent. Après une demi-heure d'application muette, le souci s'effaça, reparut le sourire; Annette, relevant son front penché sur l'ouvrage, montra ses yeux apaisés. Et elle dit:
—Qu'il en soit ainsi!
Le soleil riait sur la neige. Annette laissa le travail et s'habilla pour sortir. Elle avait les chevilles et les pieds un peu gonflés; mais il fallait se forcer à marcher; et une fois qu'elle était dehors, elle y trouvait plaisir. Car elle promenait avec elle son petit compagnon. Maintenant, il affirmait sa présence. Le soir surtout, il prenait les dimensions du nid, il tâtonnait partout...
—Dieu! que c'est étroit! semblait-il dire. Est-ce que cela ne va jamais finir?...
Et il se rendormait. Le jour, en promenade, il se tenait sage. Mais on eût dit qu'il regardât par les yeux de sa mère. Car à ces yeux, tout semblait neuf. Ô les fraîches couleurs! La nature venait de les poser sur la toile. Annette en avait aussi de belles sur les joues. Son cœur battait plus fort, et son sang affleurait. Elle jouissait des odeurs, des saveurs; quand on ne pouvait la voir, elle mangeait un peu de neige, sur le chemin... Délicieux!... Elle se rappelait qu'enfant, elle faisait de même, aussitôt que la bonne ne regardait pas... Elle suçait aussi des tiges de roseaux, humides et gelées: elle en avait, tout le long du gosier, un frisson de gourmandise pâmée; comme l'étoile de neige sur sa langue, elle fondait de volupté...
Après qu'elle avait, une heure ou deux, marché dans la campagne, sur les routes de neige, seule et double, seule et toute, sous le dais gris du ciel d'hiver, écoutant ramager son petit printemps, elle revenait vers la ville, les joues fouettées par la bise, rouges, les yeux brillants. Elle ne résistait pas, devant la pâtisserie, à l'attrait de quelque friandise, du chocolat, du miel:—(Ce que le petit était gourmand!)—Puis, elle allait s'asseoir, à la tombée du jour, dans l'église, devant un autel, qui était comme le miel, sombre et d'or. Et elle qui ne pratiquait point, elle qui ne croyait point,—(qui croyait ne point croire)—elle restait, jusqu'à ce qu'on fermât les portes, à rêver, prier, aimer. La nuit tombait, les lampes de l'autel, faiblement balancées, attiraient dans le noir les derniers points de lumière. Annette s'engourdissait, frileuse, un peu transie dans sa houppelande de laine, se réchauffant à son soleil. Le calme saint était en elle. Elle rêvait pour l'enfant d'une vie enveloppée de douceur, de silence—et de ses bras d'amour.
Dans les premiers jours de l'année, l'enfant naquit. Un fils. Sylvie arriva juste à temps pour le cueillir. Malgré ses douleurs, qui lui arrachaient parfois un gémissement, mais sans larmes, Annette, intéressée, attentive, un peu déçue, s'étonnait d'assister à l'événement, plus que de le produire. La grande émotion qu'elle attendait n'était pas apparue.—Dès le commencement du travail, on est prise dans un piège. Aucun moyen d'échapper: il faut aller jusqu'au bout. Alors, on se résigne, et on tend toutes ses forces pour y arriver au plus tôt. L'esprit net, mais ses énergies occupées entièrement à soutenir les douleurs. On ne pense guère à l'enfant. Point de place pour les sentiments tendres ou exaltés. Ceux qui remplissaient le cœur, avant, se sont éclipsés. C'est vraiment «le travail», dur, étroit, travail de chair et de muscles, exclusivement physique, sans rien de beau et de bienfaisant... Jusqu'à l'instant libérateur, où l'on sent de son corps glisser le petit corps... Enfin!...