Aussitôt, la joie se rallume. Annette, claquant des dents, épuisée, près de sombrer au fond d'un océan Arctique, tendait ses mains glacées pour saisir et serrer sur ses membres brisés son fruit vivant,—le bien-aimé!

Et maintenant, elle est dédoublée. Non plus deux en un, comme avant. Mais un fragment de soi, détaché dans l'espace, comme un petit satellite, gravitant autour d'un astre, une minuscule valeur additionnelle dont l'effet est immense dans l'atmosphère psychique. Chose étrange que, dans ce nouveau couple formé par la segmentation d'un être, le grand s'appuie sur le petit, plus encore que le petit sur le grand. Ce vagissement était, par sa faiblesse, une force pour Annette. Ô la richesse que donne un aimé qui ne peut se passer de nous!... Annette aux seins durcis, que suçait avidement le petit animal, avidement versait dans le corps de son fils le flot de lait et d'espérance, dont sa poitrine était gonflée.

Alors se déroula le premier cycle émouvant de la vita nuova, cette découverte du monde, qui est vieille comme le monde, et que refait chaque mère, penchée sur le berceau. La veilleuse inlassable guette, le cœur battant, l'éveil de son Bel-au-bois-dormant. Dans ses yeux de saphir,—ces violettes foncées,—Annette se mirait, tant ils étaient brillants. Que voyait-il, ce regard, imprécis et sans bornes, comme le grand œil du ciel, dont on ne peut savoir s'il est vide ou profond; mais dans la clarté bleue de son cercle, tient le monde... Et quelles ombres subites projettent sur ce pur miroir des nuées de souffrances, des fureurs invisibles, des passions inconnues, venues on ne sait d'où? Est-ce de mon passé, ou de ton avenir? L'avers, ou le revers de la même médaille. «Tu es ce que j'ai été. Je suis ce que tu seras. Que seras-tu? Que suis-je?...» Annette s'interrogeait dans les yeux de son sphinx. Et regardant cette conscience, d'heure en heure, qui montait de l'abîme, elle revivait, sans le savoir, en cet homuncunlus, la naissance de l'humanité.

Une à une, le petit Marc ouvrait ses fenêtres sur le monde. Commencèrent à passer sur la surface égale du liquide regard des lueurs plus précises, ainsi qu'un vol d'oiseaux qui cherchent où se poser. Après quelques semaines, sur l'arbuste vivant parut la fleur du sourire. Et puis, dans le buisson, les oiseaux installés se mirent à ramager... Oublié, le cauchemar tragique des premiers jours! Oubliés, l'épouvante de la terre inconnue, les hurlements de l'être brutalement arraché de l'écorce maternelle, projeté nu et meurtri dans la lumière cruelle!... Le petit homme, rassuré, avait pris possession de la vie. Et il la trouvait bonne. Il l'explorait, palpait et goûtait goulûment de la bouche, des yeux, des pieds, des mains, des reins. Il célébrait sa proie, en jouant émerveillé avec les sons qui sortaient de son flûteau. Une proie de plus: sa voix! Il s'écoutait chanter. Mais il ne jouissait pas de son chant avec plus de délices que sa mère. Annette s'en grisait. Cette petite voix de ruisseau lui faisait fondre le cœur. Même les cris suraigus où montait l'instrument, lui perçaient le tympan d'une exquise volupté:

—Crie bien fort, mon chéri! Oui, affirme ta vie!

Il l'affirmait avec une énergie qui n'avait pas besoin d'encouragements. Joie, colère, caprices, il en criait de toutes les couleurs. Annette, maman novice et déplorable éducatrice, trouvait tout charmant; elle n'avait pas la force de résister aux appels tyranniques. Elle se fût levée dix fois, la nuit, plutôt que de l'entendre pleurer. Et, du matin au soir, elle se laissait sucer par l'avide sangsue. L'enfant ne s'en portait pas mieux; et elle, s'en porta fort mal.

Sylvie, quand elle revit sa sœur, au printemps, la trouva amaigrie; et elle s'inquiéta. Annette manifestait toujours le même bonheur; mais l'expression en était devenue un peu fébrile; les larmes lui montaient aux yeux, pour un mot affectueux. Elle convint qu'elle ne dormait pas assez, qu'elle ne savait pas se faire servir, et que devant les difficultés pratiques qui se présentaient pour les soins à donner ou la santé de l'enfant, elle se sentait démunie. Elle le disait, en affectant de rire de sa pusillanimité; mais sa belle assurance du début était tombée. Elle était frappée de voir qu'elle n'était pas aussi robuste qu'elle avait pensé; n'ayant jamais été malade, elle n'avait pas connu les limites de ses forces, et elle croyait qu'elle en pouvait user sans compter; elle s'apercevait que ces limites étaient étroites et qu'on ne les dépassait pas impunément... La vie, quelle chose fragile! À d'autres moments, cette constatation ne l'eût pas affectée. Mais à présent que sa vie était double, et que sur cette chose fragile une autre reposait, encore plus fragile... Dieu! que se passerait-il, si elle disparaissait? Dans ses nuits sans sommeil, Annette avait bien des fois remâché cette crainte....Elle écoutait le sommeil de l'enfant; et le moindre changement dans sa respiration, un souffle un peu plus vif, une plainte, ou le silence, arrêtaient les battements de son cœur. Et dès que l'inquiétude fut entrée, elle prit logement. Annette ne connut plus le calme auguste et léger des heures de la nuit, où le corps sans mouvement et l'âme sans pensée, qui rêvent sans dormir, flottent comme des fleurs d'eau, immobiles, sur l'étang nocturne. Elyséenne quiétude, dont la grâce accordée n'est sentie par le cœur qu'après qu'il l'a perdue... Désormais, chaque moment tient en méfiance l'âme aux aguets. Dans le plus sûr se dissimule un tremblement...

Sylvie ne s'y trompa point. Sous le sourire vaillant d'Annette, plaisantant sa faiblesse, elle perçut le désarroi physique et le besoin animal de se rapprocher du troupeau. Elle décida qu'Annette devait quitter sa retraite et revenir s'installer, à quelques heures de Paris, dans une maison de campagne, où Sylvie pourrait la voir presque chaque jour, sans que le bruit de son retour se répandît. Annette ne fit pas de difficultés pour revenir, mais franchement, dans sa maison, à Paris. Elle n'admit aucune objection. En vain, Sylvie lui remontra que ce n'était point sage, que sa tranquillité risquait d'être troublée. Annette s'entêta. Son orgueil ne supportait pas de paraître fuir devant l'opinion. Pendant l'année heureuse où elle couvait l'enfant, elle ne songeait pas à l'opinion. Elle vivait avec le bonheur en tête à tête; point de place pour un tiers. Depuis quelques mois, son bonheur n'était pas moindre; mais elle eût désiré en faire part au monde; et il lui était pénible de se dire qu'elle devait le cacher. À force d'y penser, elle en fut blessée. Quoi! ce joyau qui faisait son orgueil, elle le dissimulait comme une chose honteuse! Elle avait l'air de le renier!...

—«Te renier! mon trésor!»... (Elle l'embrassait passionnément)... «Je n'aurais pas dû fuir, j'aurais dû t'imposer, dès le premier jour. Mais plus de cachotteries! Je dirai, en te montrant: a Voyez mon bel enfant! Vous n'avez pas le pareil, dites, les autres mamans?...»

Elle rentra dans Paris, et elle s'y installa. La fille de Raoul Rivière savait bien qu'il ne serait pas si facile de faire accepter sa situation! Mais le sentiment dédaigneux qu'elle tenait de son père, à l'égard du monde, n'avait pas appris de son père à se plier en apparence aux préjugés du monde, pour mieux s'y dérober: elle prétendait y tenir tête et en avoir raison.