Sa première expérience fut assez favorable. La vieille tante Victorine, en l'absence d'Annette, était restée gardienne de la maison, comme c'était son emploi depuis de longues années. Cette petite personne de soixante ans passés avait le teint frais, les joues sans rides, et des boucles en papillotes bien serrées sur les joues. Calme, douce, inoffensive, excessivement timorée, elle avait su se conserver à l'abri de tout ce qui peut troubler. Annette, dès l'enfance, avait toujours vu dans la maison la tante Trotte-menu, qui la déchargeait des ennuis du ménage et veillait à la propreté, au confort, à la cuisine, (car elle était gourmande), jouant le rôle de vieille bonne familière, devant qui on ne se gêne pas, parce qu'elle est un meuble de la maison: son avis ne compte pas; et d'ailleurs, elle n'en a pas. Au cours des trente années qu'elle avait passées chez son frère, la tante Victorine avait pu voir et entendre des choses étranges. Mais elle n'avait rien vu, rien entendu. Pour qu'elle vît ce qu'elle ne tenait pas à voir, il eût fallu l'y contraindre. Raoul n'avait garde! Dans son cercle d'intimes, il la nommait sa sourde-muette du sérail. Il se moquait d'elle à sa barbe, la blaguait, la bourrait, l'appelait: «grosse cruche!» la faisait pleurnicher, et puis, la cajolait, la bichait avec bruit sur les deux joues, et se faisait dorloter par elle, comme un vieux gamin. Elle avait gardé de lui le souvenir d'un cœur d'or,—qui plus est, d'un saint homme:—ce qui l'eût bien amusé dans sa tombe,—si, pour un Raoul Rivière, amateur non lassé du dessus de la terre, le dessous n'eût été une sacrée affaire!
Il n'eût pas été difficile pour Annette d'imprimer dans les yeux de tante Victorine une image de sa personne aussi avantageuse. Elle avait hérité, en même temps que de la maison, du culte que le vieux chat du foyer rendait au propriétaire. Il ne s'agissait que de ne pas contrarier ses illusions. Annette recula longtemps avant de s'y décider. Elle avait tenu la tante dans l'ignorance de son aventure. À son éloignement de Paris elle avait donné pour prétexte des raisons de santé, le désir de voyager. Si peu vraisemblable que ce fût, la tante avait paru le croire; elle n'était pas curieuse, et craignait les nouvelles qui pouvaient l'agiter. Il fallut bien pourtant qu'elle les apprît, à la fin. Sylvie se chargea, après la naissance de l'enfant, de la lui annoncer. La pauvre femme en fut «sidérée». Elle eut beaucoup de peine à comprendre la situation; elle n'en avait jamais envisagé de telle. Elle écrivit à Annette des lettres affolées, si obscures qu'Annette aurait pu croire—(cet âge est sans pitié!)—que c'était tante Victorine qui venait d'accoucher. Elle la consola, de son mieux. Sylvie était convaincue que la vieille dame partirait de la maison. Mais partir de la maison était la dernière pensée qui pût venir à tante Victorine. Pour le reste, son esprit s'agitait dans un désordre inextricable. Elle était bien incapable de donner un conseil! Il lui en eût fallu pour elle. Elle ne savait que se lamenter. Mais on ne vit pas de lamentations; et comme on doit vivre pourtant, elle finit par découvrir dans le malheur d'Annette une épreuve du ciel. Elle commençait à s'y habituer, en l'absence de sa nièce, dont l'éloignement maintenait à distance le fâcheux événement, quand Annette annonça son retour.
Annette était émue, en rentrant au logis. Sylvie avait été la chercher à la gare. Tante Victorine ne put s'y résoudre; et quand elle entendit s'ouvrir la porte de la maison, elle remonta précipitamment l'escalier dont elle avait descendu la moitié, et courut s'enfermer dans sa chambre. Annette l'y trouva en larmes; la tante, en l'embrassant, répétait:
—Ma pauvre enfant!... Mais comment?... Mais comment?...
Annette, plus troublée qu'elle ne voulait le paraître, jouait l'assurance, et disait, d'un ton brusque et riant:
—On aura le temps de raconter!... Maintenant, allons dîner!
La vieille dame se laissa entraîner. Elle continuait de larmoyer; Annette lui faisait:
—Chut! Chut! ma bonne tante... Il ne faut pas pleurer...
La tante cherchait à retrouver ce qu'elle aurait voulu dire; elle en avait un tas: lamentations, semonces, questions, interjections... Mais de ce tas, elle ne pouvait rien tirer; il ne sortait que de gros soupirs. Annette, brusquement, la mit en présence de l'enfant qui dormait comme un bienheureux, de tout son petit corps souple et dodu, la tête chavirée: elle tomba en extase, elle joignit les mains; et son vieux cœur de servante sur-le-champ contracta un nouveau louage avec le chef nouveau de la maison. De cette heure, elle s'attela, rajeunie, au chariot du petit dieu.—Par instants, la mémoire lui revenait qu'il était tout de même un objet scandaleux. Elle se retrouvait dans le désarroi. Annette, qui causait avec une insouciance affectée, guettait du coin de l'œil la bonne vieille figure qui s'allongeait:
—Allons, qu'est-ce que c'est donc? demandait-elle, il faut se faire une raison!